Cardinal Prospero Lambertini : l'avocat du diable
L'expression «se faire l'avocat du diable» vient d'une ancienne tradition de l'Église catholique romaine. En 1587, sous le pape Sixte V, l'Église officialise une procédure stricte pour examiner les candidats à la béatification et à la canonisation. Un religieux officiel est nommé pour porter le titre de promotor fidei (promoteur de la foi), plus communément appelé l'avocat du diable (advocatus diaboli). Son rôle était de trouver tous les arguments contraires, de douter des mérites du candidat et de chercher les éventuelles mauvaises actions ou l'influence du démon dans sa vie. L'objectif était d'éviter les erreurs ou les emballements et de garantir une décision totalement impartiale.
I. LE FONCTIONNEMENT DE LA CHARGE
Dans un procès en canonisation (pour déclarer quelqu'un «Saint»), l'Église mettait en place un véritable débat contradictoire calqué sur un modèle judiciaire:
- L'Advocatus Dei (L'avocat de Dieu): chargé de défendre la cause du candidat, de mettre en avant ses vertus héroïques et de prouver l'authenticité de ses miracles.
- L'Advocatus Diaboli (L'avocat du diable): un juriste ecclésiastique dont la mission obligatoire consistait à adopter une posture de scepticisme total. Il devait traquer les vices de procédure, chercher les zones d'ombre dans la biographie du candidat, proposer des explications rationnelles ou médicales aux prétendus miracles et contester les témoignages trop élogieux.
Sa présence et ses objections écrites (animadversiones) étaient juridiquement indispensables pour que la procédure de canonisation soit valide.
II. EXEMPLES CONCRETS D'INTERVENTIONS HISTORIQUES
Voici trois cas historiques majeurs illustrant la rigueur — et parfois la virulence — des arguments employés par l'avocat du diable:
1. Face à Sainte Thérèse de Lisieux (Procès en 1914)
Lors du procès en canonisation de la jeune carmélite française, c'est Monseigneur Alessandro Verde qui officiait comme promoteur de la foi. Surnommé à l'époque un «censeur redoutable», il a mené une charge méthodique contre la future sainte :
- L'objection: il a soutenu que la piété de Thérèse de Lisieux n'avait rien d'exceptionnel ou de « saint », mais qu'elle relevait simplement d'un mysticisme enfantin, d'une sensiblerie superficielle et d'une éducation purement sentimentale.
- Le résultat: l'avocat de Dieu a dû minutieusement démontrer la profondeur théologique des écrits de la carmélite (qui deviendra plus tard Docteur de l'Église) pour contrer ces attaques.
2. Le rôle du cardinal Lambertini (Futur pape Benoît XIV)
Avant d'être élu pape sous le nom de Benoît XIV, Prospero Lambertini fut l'un des avocats du diable les plus célèbres de l'histoire, occupant cette fonction pendant plus de vingt ans.
- La méthode: il s'est illustré en rejetant un nombre massif de miracles médicaux rapportés. Si un malade guérissait d'une gangrène ou d'une forte fièvre après avoir prié un saint, Lambertini faisait intervenir les meilleurs médecins de l'époque pour prouver que la médecine naturelle, le système immunitaire ou une simple erreur de diagnostic pouvaient expliquer la guérison.
- Le résultat: ses travaux ont durci les critères scientifiques de l'Église au point que les canonisations sont devenues extrêmement rares au XVIIIe siècle.
3. L'audition de Christopher Hitchens contre Mère Teresa (2003)
Bien que le poste officiel ait été aboli par Jean-Paul II en 1983, le Vatican conserve la possibilité de solliciter des critiques externes en cas de controverse.
- L'objection: lors du procès en béatification de Mère Teresa, le Vatican a invité le célèbre écrivain et journaliste athée Christopher Hitchens à jouer le rôle d'avocat du diable. Hitchens a déposé devant le tribunal ecclésiastique pour dénoncer la gestion financière des centres de Mère Teresa, la qualité des soins médicaux qui y étaient prodigués et ses positions politiques.
- Le résultat: ses arguments ont été consignés et analysés par la commission pour garantir la transparence totale du procès avant de valider la béatification.
Période / Réforme: 1587 - 1983 (Institué par Sixte V)
Titre officiel: Promotor Fidei (Promoteur de la foi)
Rôle principal: chercher les failles, contester les miracles et prouver que le candidat ne mérite pas d'être saint.
Impact sur le nombre de saints: processus très lent. Les saints étaient rares et triés sur le volet.
Période / Réforme: depuis 1983 (Réforme de Jean-Paul II)
Titre officiel: Promotor Iustitiae (Promoteur de justice)
Rôle principal: veiller à la stricte application de la loi et à la véracité de l'enquête, sans obligation d'opposition systématique.
Impact sur le nombre de saints: Accélération majeure. Jean-Paul II a canonisé à lui seul près de 500 saints, soit plus que tous ses prédécesseurs du XXe siècle réunis.
III. PROSPERO LORENZO LAMBERTINI : "LE PLUS GRAND AVOCAT DU DIABLE"
Prospero Lorenzo Lambertini (1675–1758) est l'une des figures intellectuelles et juridiques les plus marquantes de l'histoire de l'Église catholique. Redoutable canoniste et homme de sciences, il est resté célèbre pour avoir codifié la fonction d'avocat du diable avant de monter sur le trône pontifical sous le nom de pape Benoît XIV.
1. Jeunesse et ascension fulgurante
Né le 31 mars 1675 à Bologne au sein d'une famille noble, le jeune Prospero Lambertini démontre très tôt des capacités intellectuelles hors normes.
- Une double formation d'élite : Il étudie au Collegio Clementino et obtient à seulement 19 ans un doctorat en théologie et en droit canonique (In utroque jure) à l'Université de Rome.
- L'entrée à la Curie : Remarqué dès sa jeunesse par le pape Innocent XII, il gravit rapidement tous les échelons de l'administration vaticane en tant que juriste émérite.
2. Le plus grand «Avocat du Diable» de l'histoire
En 1708, le pape Clément XI le nomme au poste de Promoteur de la foi (Promotor Fidei), le titre officiel de l'avocat du diable. Lambertini va occuper cette charge pendant vingt ans (jusqu'en 1728).
- La théorisation du rôle : Constatant le manque de clarté des règles, il structure entièrement la jurisprudence des procès en canonisation. Il sépare l'avocat du diable des autres fonctions fiscales pour lui garantir une totale autonomie critique.
- Le scepticisme scientifique : Lambertini introduit une méthode rigoureuse d'évaluation des miracles. Il refuse de qualifier de « miracle » toute guérison ou phénomène paranormal pouvant être expliqué par la médecine, la psychologie ou les lois naturelles de l'époque.
- L'œuvre de sa vie : Durant ses années d'exercice, il rédige un traité magistral en plusieurs volumes : De servorum Dei beatificatione et de beatorum canonizatione (De la béatification des serviteurs de Dieu et de la canonisation des bienheureux). Cet ouvrage est devenu la référence absolue de l'Église, et ses principes ont été appliqués presque sans modification jusqu'à la réforme de 1983.
3. Le Pape des Lumières (Benoît XIV)
Après avoir été archevêque d'Ancône puis de sa ville natale de Bologne, il est créé cardinal en 1728. En 1740, à la suite d'un conclave difficile qui dure six mois, il est élu pape et choisit le nom de Benoît XIV. Son pontificat (1740-1758) est marqué par une ouverture d'esprit exceptionnelle qui lui vaut le surnom de «Pape des Lumières» (the Enlightenment Pope).
- Soutien indéfectible aux sciences : Passionné par le progrès intellectuel, il crée des académies scientifiques à Rome, enrichit la bibliothèque du Vatican et encourage l'étude de l'anatomie humaine et des sciences de l'éducation. Il correspondra même de façon amicale avec le philosophe Voltaire, qui lui dédicacera sa pièce de théâtre Le Fanatisme ou Mahomet le Prophète.
- Réformes économiques et pastorales : Dans la gestion des États pontificaux, il modernise l'agriculture, réduit les taxes sur les produits de première nécessité et favorise le libre-échange. Sur le plan religieux, il pacifie les tensions avec les cours européennes et lutte contre le jansénisme sans intransigeance dogmatique.
Il meurt de la goutte à Rome le 3 mai 1758 à l'âge de 83 ans. Son tombeau monumental se trouve aujourd'hui au cœur de la Basilique Saint-Pierre au Vatican.

