Dieu en métaphysique

18/06/2026

La métaphysique de Dieu est la recherche des causes premières, mais aussi la connaissance rationnelle des réalités transcendantes, au travers notamment des conceptions philosophiques propres à ces domaines. Ainsi, la théologie rationnelle étudie Dieu comme Être parfait, le principe de toute réalité et de tout idéal. Le théisme soutient qu'il y a un Dieu distinct du monde, Créateur du monde et Providence. Le panthéisme considère que Dieu est identique à l'ensemble des réalités. L'athéisme soutient qu'il n'y a pas de Dieu. Le criticisme voit dans l'affirmation de l'existence de Dieu un postulat de la raison pratique. Le positivisme considère l'Humanité comme le Grand Être. Le pragmatisme justifie la croyance en Dieu par les bienfaits moraux qui en résultent. Et l'intuitionnisme ne démontre pas Dieu: on l'expérimente, on le vit.

La théologie rationnelle

La théologie rationnelle étudie le problème de Dieu. Dieu est conçu comme l'Être parfait; il est existence et perfection (la perfection étant la plénitude de l'être); il est le principe de toute réalité et de tout idéal. Les métaphysiciens considèrent Dieu comme absolu, c'est à dire inconditionné (il existe en soi et par soi), éternel (en dehors du temps), infini (hors de toute limite).

On a précédemment identifié au besoin d'infini le sentiment religieux. Les religions historiques et certaines philosophies pénétrées d'infini ont cherché ou cherchent à satisfaire cette tendance profonde de la conscience humaine. Mais les métaphysiciens ne sont pas d'accord sur le problème de Dieu. Le théisme, le panthéisme, l'athéisme s'opposent. Le criticisme, le positivisme, le pragmatisme et l'intuitionnisme présentent aussi des solutions intéressantes.

Le théisme

Le théisme, appelé parfois déisme, soutient qu'il y a un Dieu distinct du monde, Créateur du monde. C'est la théorie des philosophes spiritualistes: il y a en l'homme une âme immortelle, distincte et indépendante du corps. Dieu est alors une personne. Il n'a pas seulement des attributs métaphysiques (il n'est pas seulement absolu, éternel, infini); il a des attributs moraux: il est Volonté infinie Intelligence infinie, Amour infini. Il est, comme l'écrit Leibniz, "parfait en puissance, en sagesse et en bonté".

Gottfried Wilhelm Leibniz

Le théisme démontre l'existence de Dieu par un grand nombre d'arguments. On nomme arguments métaphysiques, des arguments a priori, reposant sur l'idée de parfait ou d'infini. Descartes ne fait intervenir que ces arguments. Il ne peut, pour prouver Dieu, s'appuyer ni sur le monde extérieur - dont il doute tant qu'il n'a pas établi l'existence de Dieu et la véracité divine - ni sur la morale, qui, pour lui, doit résulter de la métaphysique. 

D'abord l'argument ontologique, parce que l'affirmation de l'existence de Dieu résulte de son essence même. Cet argument a été formulé notamment par Saint-Anselme et par Descartes. Dieu est, par essence, par définition, l'être parfait; l'existence st une perfection; Dieu, ayant toutes les perfections a aussi nécessairement l'existence.

Cette preuve a été exposée, sous une forme moins logique et plus sentimentale, par certains disciples de Descartes, comme Bossuet. L'être imparfait, c'est à dire celui qui a en lui un minimum d'être, existe; comment l'Être parfait, celui qui a en lui la plénitude d'existence, ne serait-il pas? Si l'être l'emporte sur le néant, la perfection doit l'emporter sur l'imperfection

Puis l'argument basé sur le principe de causalité appliqué à l'idée de parfait (il est, aussi, formulé par Descartes). Tout ce qui existe a une cause, et il faut qu'il y ait dans la cause au moins autant de réalité que dans l'effet. J'ai en moi l'idée de parfait; elle ne peut venir ni de moi, qui suis imparfait, ni de l'univers dont l'existence objective est douteuse tant que Dieu n'est pas démontré et qui, s'il est, est imparfait. L'idée de parfait ne peut venir que d'un Être parfait.

D'autres preuves sont a posteriori. D'abord l'argument cosmologique, basé sur le principe de causalité appliqué au monde extérieur. Cette preuve a pris différentes formes, depuis qu'Aristote a montré la nécessité d'un premier moteur pour expliquer le mouvement. Selon Aristote, le monde est un ensemble de mouvements. Tout mouvement suppose un moteur. Mais en recherchant la cause du mouvement, on ne peut remonter à l'infini, "il faut s'arrêter". On s'arrête au moteur immobile, Dieu. Pour Aristote (interprété par Ravaisson), "le monde est une pensée qui ne se pense pas, suspendue à une pensée qui se pense".

Donc le monde est, mais il est contingent. Il aurait pu ne pas exister ou il aurait pu être différent. Mais il faut qu'il ait une cause, une cause nécessaire, à laquelle l'esprit, ne pouvant remonter indéfiniment de contingence en contingence, puisse s'arrêter. C'est l'Être absolu, Dieu. Bossuet écrit: "Qu'il y ait un seul moment où rien ne soit, éternellement rien ne sera".

Jacques-Bénigne Bossuet

Ensuite, l'argument téléologique, l'argument de la finalité. Le monde présente une merveilleuse harmonie: les phénomènes apparaissent notamment dans le domaine de la vie, comme des moyens adaptés à une fin. Or, une harmonie, un système de moyens et de fins, suppose une cause intelligente. Le monde a été créé par Dieu. 

On affaiblirait cette preuve en supposant que le but de l'univers est l'homme. Parmi les preuves de l'existence de Dieu, la preuve par l'harmonie du monde est peut-être la plus populaire. On a dit souvent qu'en dehors de l'explication par un Dieu, il n'y a que l'inadmissible intervention du hasard. Si on jetait en l'air les millions de lettres de l'alphabet, composeraient-elles, en retombant, une Iliade? Une salade bien assaisonnée, dit Képler, ne s'explique pas par le hasard. Une belle statue, trouvée dans une île déserte, écrit Fénelon, nous oblige à penser qu'un sculpteur l'a faite.

L'univers m'embarrase et je ne puis songer que cette horloge existe et n'ait point d'horloger. (Voltaire)

On ajoute parfois une preuve psychologique  tirée du consentement universel. L'homme est "un animal religieux" selon la définition du biologiste De Quatrefages. Tous les peuples ont, plus ou moins nettement, cru en des Dieux ou en un Dieu. L'homme "borné dans sa nature" est, selon Lamartine, "infini dans ses voeux""; il tend à l'union avec Dieu.

Alphonse de Lamartine

Enfin, on ajoute des preuves morales. Le devoir, le bien supposent un principe, une cause morale, et la loi morale suppose un Législateur parfait. L'obligation morale en nous ne se comprendrait pas sans un Être parfait qui nous oblige. Surtout, il faut que, dans la vie future, un Être parfaitement juste et parfaitement bon punisse les méchants et récompense par le bonheur la vertu. 

Dieu: Personnalité divine

Dieu est le Créateur du monde. Il a, écrit Ravaisson, "tout fait de rien, du néant, de ce néant relatif qui est le possible; c'est que, ce néant, il en a d'abord été l'auteur comme il l'était de l'être". 

Dieu est Providence. Il a créé le monde par un acte éternel. C'est dire qu'il conserve le monde, et veille sur lui. Il en assure l'ordre, et le progrès. D'avance, nous devons être certains que ce monde est, selon une formule leibnizienne, "le meilleur des mondes possibles".

Le théisme répond, sur ce point, aux objections des athées basées sur le mal qui existe dans le monde. On nomme souvent théodicée cette justification de Dieu. Leibniz la présente dans un célèbre ouvrage ainsi intitulé. Il distingue le mal physique, le mal moral et le mal métaphysique.

Le mal physique, c'est la douleur. Il ne faut pas en exagérer l'importance dans le monde: il y a plus de maisons que d'hôpitaux; la santé est plus fréquente que la maladie; lorsque nous cessons d'être malades, c'est la nature qui nous guérit plutôt que la médecine. D'ailleurs, la douleur nous fait mieux apprécier le plaisir.

Le mal moral, c'est le péché. Dieu ne l'a pas voulu, mais il l'a permis, en rendant l'homme libre de choisir entre le bien et le mal. La liberté, d'où le péché résulte, est la condition de la vertu, c'est notre véritable grandeur.

Le mal métaphysique, dont les deux autres découlent, c'est l'imperfection. Dieu a créé un monde imparfait parce que le monde, s'il était parfait, se confondrait avec Dieu. Le monde doit, pour exister, être imparfait. Mais il est le plus parfait des mondes imparfaits possibles. Pour l'apprécier, il faut l'envisager dans son ensemble: car tous les biens ne sont pas possibles ensemble, et Dieu doit choisir entre eux. Le mal n'est rien de positif; il n'y a que des biens, mais des biens partiels, et nous nommons mal ce qui manque à un bien pour être un bien supérieur. Le mal a donc une cause déficiente, non une cause efficiente. Telles sont les raisons dont Leibniz justifie l'optimisme.

Le panthéisme

Le panthéisme soutient que Dieu est identique à l'ensemble des réalités. C'est, sous des formes différentes, la théorie des Stoïciens, d'un grand mystique néoplatonicien du IIIème siècle, Plotin, puis, au VIIème siècle, de Spinoza, qui en a donné, dans son Éthique, la plus belle expression, enfin au XIXème siècle, de Hegel. Son panthéisme est souvent appelé panthéisme dynamiste, car, selon lui, Dieu se réalise peu à peu dans le monde: "Dieu n'est pas, il sera". 

Dieu n'est pas une personne. Dieu est impersonnel: car la personnalité est une détermination, une limitation, une négation. Spinoza proteste contre l'anthropomorphisme de ceux qui font de Dieu un être analogue à l'homme: il n'y a pas plus de ressemblance entre l'intelligence en Dieu et l'intelligence en l'homme, qu'entre le chien, constellation céleste, et le chien, animal aboyant. 

Dieu est l'Être universel. Il enveloppe l'ensemble des êtres et des choses. Tout ce qui existe, existe en lui et par lui. Tout découle nécessairement de l'essence divine, comme les théorèmes, en mathématiques, découlent de la définition. Mais:

Dieu peut être envisagé sous deux aspects différents: dans son unité, comme nature naturante; et dans multiplicité, comme nature naturée. Mais ce n'est qu'une différence de point de vue. L'unité de la substance infinie s'exprime en une infinité d'attributs infinis dans lesquels se déroule une suite infinie de modes finis.

Nous ne connaissons que deux de ces attributs: l'étendue et la pensée. Les modes de l'étendue, ce sont les corps; les modes de la pensée, ce sont les idées. Dieu est tout entier dans chacun de ses attributs, comme une oeuvre littéraire est toute entière en chacune de ses traductions. 

Les adversaires du panthéisme lui reprochent une erreur métaphysique, la confusion du relatif et de l'absolu, du fini et de l'infini, de l'imparfait et du parfait. Le panthéisme, qui veut éviter les difficultés du "créationnisme", n'explique pas mieux pourquoi l'unité infinie s'exprime en une multiplicité de modes finis. 

L'erreur métaphysique du panthéisme se prolonge par une erreur morale: tout diviniser, n'est-ce pas tout justifier, tout consacrer? Enfin, les partisans de la liberté reprochent au panthéisme spinoziste de supprimer tout libre arbitre. 

L'athéisme

L'athéisme considère qu'il n'y a pas de Dieu. C'est la théorie des matérialistes, expliquant tout par la matière. C'est la théorie des pessimistes tels que, au XIXème siècle, SchopenhauerHartmann et Bahnsen: ce monde est profondément, essentiellement mauvais. Schopenhauer en particulier démontre par des considérations psychologiques que la vie est pleine de douleur. Il aboutit à une morale de pitié recommandant la négation du vouloir-vivre. Hartmann pense que l'humanité deviendra un jour assez puissante, grâce à la science, pour pouvoir, à coups d'explosifs, détruire le monde: ce sera le suicide cosmique. Bahnsen reproche à ses prédécesseurs, qui croient à une délivrance du mal universel, leur optimisme exagéré: selon lui le mal subsistera éternellement. 

Ainsi, l'existence du mal sous différentes formes démontrerait l'inexistence de Dieu. 

On a vu déjà comment le spiritualisme critique la thèse matérialiste, et comment Leibniz réfute l'argument de l'athéisme fondé sur le mal universel. Le théisme et le panthéisme opposent à l'athéisme les démonstrations précédemment exposées.

Le criticisme

Kant s'efforce de détruire toutes les preuves théoriques de l'existence de Dieu. Mais il voit dans l'affirmation de cette existence un postulat de la raison pratique. "L'honnête homme peut dire: je veux qu'il y ait un Dieu."

Le positivisme

Le positivisme refuse de poser le problème, insoluble, de la divinité. Il ne le résout ni par l'affirmative, ni par la négative. Cependant, Comte attache une grande importance à la religion: elle est la "systématisation de toute l'existence humaine autour de son vrai centre universel: l'affection". La religion positive est le culte de ce Grand Être, l'Humanité. 

Le pragmatisme

Pour certains pragmatistes comme James, la croyance en Dieu se vérifie par son utilité. La foi est une force: parfois elle guérit le corps, en tout cas elle encourage, exalte l'âme. La sainteté est généralement favorable à la santé. En tout cas, elle accroît dans le monde la somme d'énergie morale, de désintéressement, de bonté, de bonheur. On constate ainsi que le monde invisible agit sur le monde visible. L'expérience religieuse justifie la croyance en Dieu, puisqu'elle en montre les bienfaits moraux.

L'intuitionnisme

Bergson n'a encore abordé dans aucun de ses livres le problème de la divinité. Mais il a reconnu que, de ses ouvrages, surtout de L'Évolution créatrice, on pourrait dégager "l'idée d'un Dieu créateur et libre, générateur à la fois de la matière et de la vie, et dont l'effort de création se continue, du côté de la vie, par l'évolution des espèces et par la constitution des personnalités humaines".

Quant à Le Roy, il juge insuffisantes toutes les preuves classiques de l'existence de Dieu, qui sont, d'ailleurs, incompréhensibles à la majorité des croyants. Une vraie preuve devrait être accessible à tous, c'est à dire ne pas appartenir à l'ordre de la spéculation savante. 

"L'idée de Dieu correspond à une existence réelle. L'affirmation de Dieu, c'est l'affirmation de la réalité morale comme réalité autonome, indépendante, irréductible, et même peut-être comme réalité première". La réalité est, comme l'a montré Bergson, devenir, effort générateur, élan de vie, poussée de création incessante. "Le devenir cosmique est orienté dans un sens défini"; c'est "une marche au parfait"; le moral apparaît comme le fond de l'être. Le Divin est une certitude.

Mais il y a plus: Dieu est une personne. "Dieu est tel, en soi, qu'il doit être, par nous, traité comme une personne... Dieu est pour nous un centre de devoirs, et nous devons le regarder comme un sujet de droits".

Au fond, tous les hommes croient en Dieu. "Il n'y a point d'athées. Il y a que des croyants, qui pensent inégalement leur foi et qui aperçoivent inégalement ce qu'elle implique". En réalité, "on ne démontre pas Dieu; on l'expérimente, on le vit... On connait Dieu dans et par le mouvement d'amour qui nous porte vers lui, pour autant qu'on lui ressemble et qu'on tend à lui ressembler davantage" (Revue de métaphysique et de morale, mars et juillet 1907).

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