Dieu interventionniste?

Si Dieu est interventionniste, Il peut dépasser les lois naturelles - miracles bibliques, interventions dans l'histoire, providence spéciale...- (I). S'Il ne l'est pas, Il agit de manière intérieure, par l'inspiration, la conscience, la conversion... sans violer la nature ni la liberté humaine (II). Et comme Il peut tout, "tout concourt au bien": Il est sans doute les deux, comme se rendre présent dans certaines situations limites, tout en respectant le libre arbitre de chacun (III).

Michel-Ange, La Création d'Adam, 1508-1512, fresque, plafond de la Chapelle Sixtine, Rome
I. DIEU INTERVENTIONNISTE
La Bible dépeint Dieu comme un être hautement interventionniste, agissant directement dans l'histoire humaine et la nature pour guider, punir ou sauver son peuple.

John Martin, La Destruction de Sodome et Gomorrhe, 1852
Exemples de l'Ancien Testament
Dieu provoque des miracles spectaculaires, comme l'ouverture de la Mer Rouge pour les Israélites (Exode 14), les dix plaies d'Égypte (Exode 7-11), ou le soleil qui s'arrête pour Josué (Josué 10.12-13). Il envoie aussi des phénomènes naturels, tels que la manne dans le désert, des tremblements de terre ou des tempêtes, pour intervenir en faveur des siens. Ces actes soulignent sa souveraineté sur la création, y compris les astres et les éléments (Psaume 147.8-18).

Pieter Brueghel l'Ancien, La Tour de Babel, 1563-1565
Interventions dans le Nouveau Testament
Jésus accomplit des miracles attestant l'intervention divine, comme calmer la tempête (Marc 4.35-41), multiplier les pains ou ressusciter Lazare (Jean 11). La résurrection de Jésus représente la preuve ultime de cette action divine dans le monde. Les Actes des Apôtres rapportent aussi des délivrances miraculeuses, comme celle de Pierre de prison (Actes 12).

Duccio di Buoninsegna, La Résurrection de Lazare (détail), 1310-1311
Interprétations théologiques
Ces récits affirment la providence divine: rien n'arrive sans que Dieu l'ordonne ou le permette (Psaume 93.1; Romains 9). Bien que certains textes poétiques évoquent un ordre cosmique stable (Jérémie 31.35-36), les interventions directes dominent, contrastant avec une vision déiste d'un "dieu horloger". Des ouvrages comme Dieu interventionniste? d'Olivier Pigeaud explorent cette tension entre lois naturelles et actes surnaturels.

Fondements scripturaires
Les théologiens comme Michel Benoit soulignent les actes divins massifs de l'Ancien Testament – Exode, manna, jugements sur Sodome – comme preuves d'un Dieu qui intervient pour libérer et corriger. Dans le Nouveau Testament, l'Incarnation et la Résurrection représentent l'intervention suprême, où Dieu entre dans la chair pour vaincre le péché et la mort. Ces événements ne sont pas aléatoires mais alignés sur l'Alliance, invitant la réponse humaine.

Jonas et la baleine, folio du Jami-al-Tavarikh, vers 1400
Perspectives doctrinales
Saint Thomas d'Aquin distingue les interventions primaires (miracles extraordinaires) des secondaires (lois naturelles providentielles), préservant l'ordre créé tout en permettant des actes surnaturels. Les réformés, comme Calvin, insistent sur la providence absolue où chaque événement reflète la volonté divine active, y compris les calamités pour la sanctification. Des auteurs modernes comme Olivier Pigeaud explorent un interventionnisme équilibré, évitant le "magique" pour un agir personnel et relationnel.

Anne-Louis Girodet, Scène du déluge, 1806
Critiques contemporaines
Certains théologiens post-modernes, influencés par Ellul, tempèrent l'interventionnisme pour éviter un Dieu "contrôlant", le voyant plutôt comme discret dans les cœurs que spectaculaire. Cette tension théologique invite à une foi mature, discernant l'action divine au-delà des signes visibles.
II. DIEU NON INTERVENTIONNISTE
Certains passages de la Bible ne nient pas le pouvoir de Dieu, mais illustrent une non-intervention apparente pour des raisons théologiques profondes, telles que l'éducation spirituelle ou la justice divine.

Job selon le peintre Léon Bonnat (1880)
Exemples de l'Ancien Testament
Dans Job 1:12 et 2:6, Dieu autorise Satan à affliger Job sans intervenir directement pour le protéger, démontrant que les épreuves peuvent survenir sans action divine immédiate. Psaume 44:23-24 questionne: «Pourquoi caches-tu ta face? Oublies-tu nos souffrances?», exprimant le sentiment d'un Dieu silencieux face à l'adversité des justes. Écclésiaste 8:11 note que «parce qu'il n'y a pas de sentence immédiate contre le mauvais ouvrage, le cœur des fils des hommes est rempli dans leur cœur pour faire le mal», suggérant une retenue divine pour permettre la liberté morale.

La Lamentation sur le Christ mort (détail), par Andrea Mantegna, années 1480
Exemples du Nouveau Testament
Jacques 1:13 affirme: «Que personne, lorsqu'il est tenté, ne dise: Je suis tenté de la part de Dieu; car Dieu ne peut être tenté par le mal, et il ne tente personne», indiquant que Dieu n'intervient pas en provoquant le mal ou les tentations. Dans Matthieu 27:46, Jésus sur la croix crie: «Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?» (citation du Psaume 22), illustrant un moment perçu d'absence divine même pour le Fils. Luc 18:1-8, la parabole de la veuve persévérante, enseigne la nécessité de prier sans se lasser, car le Fils de l'homme pourrait tarder à venir, impliquant des délais dans l'intervention.

Que choisis-tu?
Interprétations théologiques
Les interprétations théologiques du non-interventionnisme divin dans la Bible rejettent souvent un Dieu "magicien" qui manipule les événements, optant pour un agir discret par l'Esprit dans les cœurs humains, respectant l'autonomie de la création. Cette vision s'appuie sur la théodicée, expliquant le mal par le libre arbitre: Dieu permet la liberté morale humaine, évitant un univers sans amour ni choix authentique. Elle contraste avec les miracles bibliques, vus comme exceptionnels plutôt que normatifs.

L'ange qui observe, n'intervient pas
Théodicée et libre arbitre
La théodicée argue que Dieu tolère le mal pour préserver la cohérence morale et le libre arbitre, refusant d'intervenir constamment afin de ne pas annuler la responsabilité humaine. Ainsi, la souffrance résulte souvent des choix humains ou des lois naturelles immuables créées par Dieu, non d'une absence de pouvoir divin. Dieu agit par délégation, donnant aux créatures la capacité d'agir elles-mêmes, comme chez saint Thomas d'Aquin.

L'enfer de Dante Alighieri. La condamnation de Dante est claire et sévère: garde à qui, en ayant reçu le don de la liberté de choisir, le libre arbitre, y renonce pour suivre le chemin le plus facile. Renoncer à la liberté, et à la responsabilité qui en dérivent, équivaut à renoncer à sa propre dignité humaine.
Dieu discret ou immanent
Certains théologiens décrivent un Dieu "ordinaire" qui n'agit pas sur le monde mais dans celui-ci, via l'histoire et les relations humaines, préservant l'Alliance sans violer la liberté. Jacques Ellul évoque un Tout-Puissant choisissant la "totale non-puissance" pour respecter la création, absent en apparence mais présent en profondeur. Cette perspective immanente-transcendante intègre l'incarnation du Christ comme intervention ultime, non mécanique.

William Blake, L'Échelle de Jacob (détail), 1805
III. DIEU ENTRE INTERVENTIONNISME ET NON-INTERVENTIONNISME
Un Dieu intermédiaire entre interventionnisme et non-interventionnisme désigne en théologie une conception équilibrée où Dieu respecte l'ordre créé et le libre arbitre tout en agissant discrètement dans les cœurs et l'histoire, sans miracles constants ni absence totale. Cette vision, appelée providence "ordinaire" ou agir par les "causes secondes", voit Dieu comme immanent, influençant via l'Esprit Saint plutôt que par des suspensions spectaculaires des lois naturelles. Elle évite les extrêmes: ni un "horloger" déiste distant, ni un manipulateur tyrannique, mais un Père éducateur qui coopère avec la liberté humaine.

Fondements bibliques
Les Psaumes (148:6) affirment des lois immuables fixées par Dieu, tandis que des interventions comme l'Exode montrent des actes exceptionnels; l'équilibre réside dans une action prioritaire sur les êtres vivants par inspiration personnelle. Jésus enseigne une relation confiante ("Abba") où Dieu répond à la foi sans automatisme, comme dans les guérisons conditionnées à la pistis. Proverbes et l'Épître aux Hébreux illustrent une guidance intérieure préservant l'autonomie.

Sacrifice d'Isaac, enluminure de la chronique de Fulda, 3e quart du XIVe siècle
Perspectives théologiques
Olivier Pigeaud rejette un Dieu "marionnettiste", optant pour une toute-puissance non-activiste qui choisit la "non-puissance" pour respecter la création, agissant dans les relations plutôt que sur la matière inanimée. Jacques Ellul et Jacques Lison décrivent un Dieu agissant dans le monde via l'Alliance et l'Esprit, suscitant solidarité et conversion sans violer les lois physiques. Saint Thomas d'Aquin distingue miracles extraordinaires (rares) et providence secondaire (normale), harmonisant pouvoir divin et ordre naturel.

Orazio Gentileschi, Moïse sauvé des eaux, 1630
Implications pratiques
Cette approche invite à discerner l'action divine dans l'histoire humaine et les fruits de l'Esprit, favorisant une foi mature face au mal sans providentialisme naïf. Elle s'aligne sur l'Incarnation comme intervention paradigmatique, où Dieu entre dans la faiblesse pour transformer de l'intérieur.

Saint Thomas d'Aquin prêchant la confiance en Dieu pendant la tempête - Ary Scheffer 1823
La providence divine s'articule alors avec la liberté humaine par une distinction théologique entre la cause première (Dieu, qui ordonne souverainement) et les causes secondes (créatures agissant librement), préservant ainsi l'autonomie réelle de l'homme sans annuler le plan divin. Saint Thomas d'Aquin explique que Dieu meut les volontés intérieurement, les inclinant vers le bien sans les contraindre, rendant les choix humains authentiques et responsables. Cette coopération unifie souveraineté et liberté: Dieu prévoit et pourvoit, intégrant même les refus humains dans son dessein de salut.

Le triomphe de la providence divine (Glorification du reigne d'Urbain VII) de Pierre de Cortone
Distinction des causes
La providence opère via les lois naturelles et le libre arbitre comme instruments volontaires; Dieu conserve l'être de la création mais lui accorde une efficacité propre, évitant un déterminisme rigide. Calvin insiste sur une prédestination personnelle où la grâce libère sans abolir la responsabilité, la volonté humaine restant active sous l'influence de l'Esprit.

Rôle libérateur de la grâce
Dieu intervient pour "libérer la liberté" surtout dans le péché, transformant la providence en économie du salut: la préscience divine connaît les choix sans les causer, comme chez Grégoire de Nysse. Romains 8:28 illustre cette harmonie: "tout concourt au bien", y compris les détours humains, par une motion divine respectueuse.
Implications pour la foi
Cette articulation invite à une confiance active, discernant l'action de Dieu dans l'histoire ordinaire sans passivité: l'homme coopère par la prière et la vertu, sa liberté étant valorisée comme reflet de la liberté trinitaire. Amen.

