DOSSIER : L'apologétique catholique du miracle

08/03/2026

I. CE QUE L'ÉGLISE CATHOLIQUE ENSEIGNE SUR LE MIRACLE. Parmi les sources les plus significatives, le Concile du Vatican (1870) : "Pour que l'assentiment de notre foi soit conforme à la raison, Dieu a voulu qu'aux secours intérieurs de la grâce du Saint-Esprit se joignent des preuves extérieures de sa révélation. Ces preuves sont avant tout les miracles, mais aussi les faits divins et les prophéties, lesquels en montrant abondamment la toute puissance et la science infinie de Dieu, font reconnaître la révélation divine dont ils sont des signes très certains et appropriés à l'intelligence de tous.

Aussi Moïse, les prophètes et plus encore Jésus-Christ, Notre-Seigneur, ont-ils été les auteurs d'un grand nombre de miracles et de prophéties très manifestes, et nous lisons (Marc 16,20) des apôtres: S'en étant allés ils prêchèrent partout et le Seigneur les aidait et confirmait leur prédication par les miracles qui l'accompagnaient..." (Constitution Dei Filius, chapitre 3, de Fide, 1870). Le saint Concile déclare ensuite en ces termes ce qui est de la foi catholique au sujet des miracles:

"Si quelqu'un dit que l'obligation de croire à la révélation divine ne peut être manifestés au moyen de signes extérieurs et que, par conséquent, la foi doit naître dans chaque âme de la seule expérience du sens intime et d'une inspiration particulière, qu'il soit anathème!" (Ibid can. 3). "Si quelqu'un dit qu'il n'y a pas de miracles possibles, et que par conséquent tous les récits de miracles, même ceux de la sainte Écritures, doivent être rejetés comme des fables et des mythes; ou bien que les miracles ne peuvent jamais être connus avec certitude, et qu'ils ne fournissent pas une preuve véritable de l'origine divine de la religion chrétienne, qu'il soit anathème." (Ibid can. 4)

Vatican II confirmera la foi traditionnelle dans les miracles, tout en les interprétant comme des signes du Royaume et de la Révélation du Christ, intégrés dans une théologie centrale sur la Parole de Dieu et le mystère pascal. Dans ce cadre, les miracles de Jésus confirment que le Royaume de Dieu est déjà parmi les hommes, en citant la parole de Jésus: "Si c'est par le doigt de Dieu que je chasse les démons, alors le Royaume de Dieu est venu parmi vous" (Luc 11,20; Matthieu 12,28; Lumen gentium).

Voici donc, d'après ces textes, les vérités de la foi catholique qu'on doit croire sous peine d'être hérétique:

- le miracle n'est pas impossible;

- tous les miracles, en particulier ceux qui sont rapportés dans l'Écriture, ne sont pas des fables ou des mythes;

- l'obligation de croire les vérités révélées peut être manifestée au moyen de signes extérieurs;

- il y a des miracles qui peuvent être connus avec certitude;

- les miracles fourbissent une preuve véritable de l'origine divine de la révélation chrétienne.

Remarquons que le saint concile n'impose pas comme de foi catholique la vérité de tous les miracles, et qu'il n'impose de même la vérité d'aucun miracle en particulier. Dans ses canons, il ne condamne comme hérétiques que ceux qui nieraient la possibilité, la réalité ou la force probante de tous les miracles qu'on peut alléguer en faveur du christianisme. Néanmoins, il est de foi que Moïse, les prophètes, mais surtout Jésus-Christ et les apôtres ont fait de nombreux et éclatants miracles. Il y a même beaucoup de miracles particuliers rapportés dans nos saints Livres, et spécialement ceux de la résurrection et de l'ascension du Sauveur mentionnés au symbole des apôtres, dont la réalité a été moins clairement manifestée soit par le texte sacré, soit par la tradition de l'Église, et sur le caractère desquels il n'y a rien de foi ni même de certain.

Pour les miracles qui ne sont pas racontés dans la sainte Écriture, pour ceux des saints canonisés en particulier, l'Église ne les propose pas à notre foi, et nous verrons plus (chapitre 8) la portée des jugements que l'Église rend à leur sujet.

II. NOTION VÉRITABLE ET FAUSSES NOTIONS DU MIRACLE

On appelle parfois miracles les faits de l'ordre physique, intellectuel ou moral qui ont manifesté Dieu pour auteur. En ce sens, les prophéties et la constance des martyrs chrétiens sont des miracles, aussi bien que la résurrection d'un mort. Mais le plus souvent, on réserve le nom de miracle aux opérations de Dieu, qui ont pour objet le monde matériel. C'est ce que nous verrons à la suite du concile du Vatican, qui distingue le miracle des prophéties et des autres oeuvres de Dieu qui prouvent la révélation chrétienne.

Le miracle ainsi entendu est un fait sensible qui s'intercale dans la trame des phénomènes du monde matériel, organisé ou inorganique, mais qui dépasse manifestement la puissance de toutes les forces créées mises en jeu quand il se produit; il empêche même la réalisation de l'effet que ces forces devraient produire d'après les lois de l'univers, et ne peut s'expliquer que par une action extraordinaire de Dieu.

Quelques observations sur les lois de l'univers, et sur la nature de l'action que nous exerçons dans le monde des corps, nous aideront à comprendre cette définition.

Toutes les créatures étant finies possèdent une puissance et des forces limitées, qui ne s'exercent que dans un cercle restreint et déterminé. L'oreille ne peut voir, une pierre ne peut entendre, l'eau a une densité et un poids donnés. L'expérience nous montre, en outre, que les êtres dépourvus de raison et de liberté ne peuvent agir que d'une seule manière, dans des circonstances identiques; autrement dit, qu'ils sont soumis à un déterminisme absolu. C'est ainsi qu'un corps humain jeté dans une fournaise ardente ne manquera pas d'y être carbonisé; c'est ainsi qu'une même quantité d'eu gardera le même volume, tant qu'elle sera soumise à la même température et à la même pression. On appelle loi de la nature, la manière constante et universelle dont les mêmes phénomènes se reproduisent dans les mêmes circonstances.

On admettra facilement ces assertions, tant qu'on ne parle que de corps inertes. Mais les actions libres des créatures intelligentes ne se produisent pas toujours de la même manière dans les mêmes circonstances; elles échappent donc au déterminisme absolu qui règne dans le monde matériel. Nous n'avons pas à chercher ici si la liberté considérée dans la volonté ne s'exerce que dans certaines limites ou si nos choix s'étendent à un champ sans bornes. Mais il est clair, et cela nous suffit, que quand des volontés libres agissent sur le monde matériel, leur action est limitée et qu'elle ne peut s'exercer que dans une mesure déterminée, et par conséquent suivant des lois constantes. 

Notre corps est soumis à notre volonté, mais en même temps il vit et se meut suivant des lois bien connues. Pour agir sur les corps extérieurs, nous utilisons leurs forces et nous nous servons de nos connaissances des lois qui les régissent. Tel est le secret de la puissance de l'homme sur la nature et des ressources de l'industrie. À l'aide des forces si faibles de notre corps, nous modifions les circonstances dans lesquelles les forces de la nature s'exercent de façon à obtenir le résultat qui doit se produire dans les circonstances que nous posons. Pour perdre toute sensibilité, je n'ai qu'à respirer du chloroforme ; pour frapper à mort un aigle qui plane dans les airs, je n'ai qu'à presser la détente d'un fusil chargé. Les actions de l'homme dans le monde extérieur sont soumises aux lois mêmes du mon extérieur. Nous pouvons modifier les conditions où les forces physiques et physiologiques agissent, mais étant donné les mêmes conditions, ces fores produiront toujours les mêmes effets.

Il en est de même de l'action de toutes les créatures libres, supérieures à l'homme, sur le monde physique. Car les anges et les démons utilisent aussi les puissances des corps pour agir dans l'univers. Ils ne peuvent en effet créer de nouvelles substances, ni anéantir celles que Dieu a faites. Mais comme les forces propres de ces esprits sont bien supérieurs à celles de l'homme, et que nous ignorons un grand nombre des lois qu'ils connaissent et peuvent utiliser, les phénomènes qu'ils produiront dans l'ordre physique pourront être bien supérieurs à ceux que nous sommes capables de réaliser.

Quant à Dieu, sa puissance est infinie, en même temps que toutes les forces du monde crée dans sa compète dépendance. Son action dans le monde n'est donc soumise qu'aux règles qu'Il se détermine lui-même, c'est à dire qu'elle échappe à tout déterminisme et qu'elle est absolument indépendante des conditions extérieures dans lesquelles elle s'exerce. Quand donc, en des circonstances données, il se produit un fait différent de celui qui devrait se produire d'après les lois connues, un fait qi ne peut être attribué à aucun des agents créés qui sont intervenus, ce fait a Dieu même pour auteur et, s'il se produit dans le monde des corps, c'est un miracle.

Il n'y a du reste de vrais miracles que les oeuvres produites par Dieu lui-même, et c'est en un sens impropre qu'on appelle miracles les oeuvres des anges ou des démons, à plus forte raison les oeuvres de l'homme. Les oeuvres des anges et des démons sont merveilleuses; les oeuvres de l'homme peuvent l'être aussi; mais ces oeuvres ne sont pas miraculeuses. Cela ne veut pas dire que Dieu ne puisse se servir des anges ou des hommes pour faire des miracles. Nous verrons que bien des saints ont été thaumaturges; mais si les saints ont fait des miracles, ce n'était pas par leur propre puissance, mais par la puissance de Dieu qui agissait en eux. 

Cela ne veut pas dire non plus que les oeuvres qui ne peuvent jamais être réalisées par aucune force créée sont seules des miracles. Il y a des miracles de Dieu, par exemple des guérisons, qui, les circonstances étant différentes, pourraient être produites par le démon, par l'homme ou même par des causes purement physiques. Mais, dans les circonstances où ils se produisent, ils ne peuvent être attribués à l'action des créatures et ils ne s'expliquent que par l'intervention de Dieu.

Au final, tous les miracles sont des oeuvres de Dieu; mais toutes les oeuvres de Dieu ne sont pas des miracles. L'infusion de de la grâce sanctifiante dan les âmes est une oeuvre de Dieu, mais ce n'est pas un miracle; car elle n'empêche pas la réalisation des phénomènes que les forces physiques mises en jeu doivent produire au moment où la grâce est donnée. Aussi, le baptême ne soustrait-il nos corps à aucune des lois de l'ordre physiologique auxquelles ils sont soumis. La création n'est pas un miracle, car elle se produit en dehors du champ d'action d'aucune créature existante, et elle n'empêche pas par conséquent la réalisation d'aucun des phénomènes qui devaient se produire naturellement. Le concours que Dieu donne aux opérations naturelles des corps n'est pas non plus un miracle, puisqu'il tend à produire des effets conformes aux lois constantes de l'univers.

Ainsi en est-il de la nature du miracle, à bien distinguer des fausses notions abordées à présent.

Elles tendent, en général, à rapprocher le miracle des phénomènes naturels, qu'elles aient été conçues par des apologistes du christianisme, ou qu'elles soient proposées par des rationalistes qui donnent une explication naturelle des phénomènes miraculeux. 

Clarke, par exemple, admettant l'inertie absolument passive de la matière, et regardant les lois du monde matériel comme la simple expression de la volonté de Dieu, définissait le miracle ainsi: "Une oeuvre extraordinaire qui s'écarte de l'ordre commun et du train régulier de la Providence, produite ou par Dieu Lui-même ou par quelque agent intelligent supérieur à l'homme, pour servir de preuve à quelque dogme particulier, ou pour rendre témoignage à la mission de quelque personne et lui donner de l'autorité." (De la religion chrétienne, chapitre 19, p.6). Cette définition suppose à tort que les corps sont en action propre dans l'univers et que tous les phénomènes matériels sont l'oeuvre exclusive de Dieu ou des esprits, aussi bien que les miracles. Elle n'exprime pas même que le miracle se produit en dehors des lois de la nature.

Houtteville fausse également la notion de miracle, en l'attribuant au jeu mêmes des causes naturelles agissant suivant leurs lois, en l'attribuant au jeun même des causes naturelles agissant suivant leurs lois. "Pourquoi, dit-il, les mêmes lois qui suffisent à tant de productions admirables seraient-elles insuffisantes pour les miracles dont le spectacle a quelquefois étonné l'univers, l? En donnant à la matière le degré juste du mouvement, qu'elle devait avoir dans tous les siècles, on conçoit que Dieu a pu déterminer de telle sorte la loi des communications qu'en tel temps, par exemple, le monde a dû voir telle guérison, telle éclipse, telle résurrection." (La religion chrétienne prouvée par les faits, l, 1, Chapitre 6)

Quelques apologistes contemporains présentent le miracle comme un fait extraordinaire produit par une providence spéciale de Dieu, pour servir de preuve à la vérité de la révélation, plutôt que comme un fait irréductible aux énergies des êtres créés. C'est lui ôter sa principale force probante, en laissant de côté un de ses caractères essentiels. Les rationalistes n'admettent pas l'intervention surnaturelle de Dieu que les miracles supposent; aussi regardent-ils les miracles comme des phénomènes résultant de causes naturelles ignorées.

Ceux qui croient avoir trouvé ces causes ignorées du vulgaire, les font entrer dans leur définition du miracle. Littré, dans sa préface à l'ouvrage de Salverte sur les Sciences occultes, dit : "aujourd'hui que la notion des lois naturelles est devenue prépondérante... l'on écarte le miracle... de ces manifestations... où il paraît resplendir. On les range dans ce domaine particulier où la médecine touche à l'histoire; on les place dans la catégorie des troubles du système nerveux; on les nomme hallucinations collectives qui ont cela de spécial qu'elles produisent chez les multitides des phénomènes subjectifs très semblables; on les classe parmi les épidémies mentales qui, parielles aux épidémies corporelles, impriment à l'esprit le cachet d'une perturbation uniforme."

Pour Reimarus, les miracles sont des mensonges; pour Eichhorn et Paulus, ce sont des faits naturels qui ont besoin d'être compris; pour Welte et Strauss, ce sont des légendes fabriquées par l'imagination des peuples, des mythes qu'on a pris pour des récits historiques. Toutes ces notions sont des négations du miracle; car le miracle n'est pas une illusion, un mensonge ou une légende; c'est un fait qui a une réalité extérieure; ce n'est pas un phénomène qui s'explique naturellement, c'est une oeuvre surnaturelle et divine.

III. POSSIBILITÉ ET CONVENANCE DU MIRACLE

Le miracle est un fait qui n'est pas conforme aux lois du monde créé et qui a Dieu pour auteur. Si le miracle est impossible, c'est donc du côté du monde ou du côté de Dieu. 

Pour que le miracle soit impossible du côté du monde, il faut que les lois du monde s'imposent avec une nécessité qui ne souffre pas d'exception. C'est ce que prétend le matérialisme qui d'admet d'autre existence que celle de la matière, et regarde par suite les lois de l'univers matériel comme fatales et inévitables. C'est ce que prétend le déterminisme qui soumet les esprits, quand il en reconnaît l'existence, à la nécessité toujours de la même manière dans les mêmes circonstances et les dépouille de toute liberté. 

Pour que le miracle soit impossible du côté de Dieu, il faudrait, soit que Dieu n'existe pas, soit qu'il ne puisse agir ici-bas que suivant les lois de notre univers. C'est ce que soutient l'athéisme, et avec lui toutes les philosophies plus ou moins entachées de panthéisme ou de dualisme. Elles affirment, en effet, les unes que Dieu n'est autre chose que l'univers et que par conséquent son activité est soumise aux lois du monde ; les autres qu'il n'est qu'une idée ou une force abstraite que nous concevons dans notre esprit, mais qui n'a pas d'existence réelle en dehors de notre idée ; d'autres encore que Dieu est entièrement étranger aux phénomènes qui se déroulent sous nos yeux, soit qu'il n'ait jamais eu à intervenir pour créer la matière et lui fixer ses lois, soit que, la création accomplie, il ait dû se retirer au fond de son éternité, abandonnant le monde à ses propres ressources, comme l'horloger laisse à son propre mouvement l'horloge qu'il a construite. Aujourd'hui, spécialement, c'est surtout au nom du matérialisme, du déterminisme et du panthéisme, que l'on nie la possibilité du miracle. Aussi trouvera-t-on la réponse à presque toutes les objections faites contre cette possibilité, dans les articles où ces erreurs ont été réfutées et dans ceux qui sont consacrés à Dieu, à la Création et à la Providence.

Néanmoins, il convient de montrer ici comment la possibilité du miracle découle des principes de la philosophie spiritualiste et comment, parmi les objections qu'on nous fait, il n'en est pas qui tendent à détruire ces principes, ou qui du moins n'attribue au miracle des caractères et des conséquences qu'il n'a pas. 

Pour que le miracle soit possible, il suffit, avons-nous dit, que les lois du monde matériel ne s'imposent pas, à tous égards, avec une nécessité absolue et que Dieu puisse agir dans le monde autrement que suivant ces lois. Or, qu'il en soit ainsi, c'est ce que nous allons démontrer.

1°) D'abord, les lois du monde matériel ne s'imposent pas à tous égards avec une nécessité absolue. Il ne répugne pas, en effet, qu'elles n'existent pas et, étant posé qu'elles existent, il est possible qu'elles ne s'appliquent pas. Les lois qui existent maintenant n'existeraient pas si Dieu n'avait pas créé le monde, ou s'il l'avait créé dans d'autres conditions. La masse du soleil et celle de la terre, leur distance et leurs relations auraient pu être différentes de ce qu'elles sont. Or, cela étant posé, la durée de nos jours et de nos saisons, le poids de tous les corps qui sont sur notre terre, le régime de nos mers et de nos rivières, la composition de notre atmosphère et, par suite, les conditions de la vie sur la terre comme les lois du monde physique ou physiologique auraient été autres qu'elles ne le sont.

2°) Aussi, comment connaissons-nous ces lois? Est-ce, comme les vérités nécessaires, par une déduction logique qui s'appuie  de tous points sur des vérités nécessaires et de raison? Non, mais par une induction, c'est à dire par une généralisation des rapports constants que l'expérience nous fait remarquer entre des faits et des circonstances donnés. Du reste, cette induction, si elle est juste, nous donne seulement la certitude que le phénomène se reproduira dans tous les cas où les circonstances ne seront pas changées. Cette induction ne s'applique donc qu'au cas où les mêmes forces seront mises en présence et laissées à leur libre action; car le phénomène devra changer, si une nouvelle force intervient, surtout si elle est supérieure à toutes celles qui jusque-là étaient mises en jeu.

3°) Cette dernière observation nous amène à conclure que non seulement les lois de la nature sont contingentes et qu'elles pourraient ne pas exister, mais encore, qu'étant posé qu'elles existent, diverses causes peuvent en empêcher l'application et par suite l'accomplissement. c'est en empêchant de cette manière l'application de quelque loi, que nos actions libres modifient sans cesse le cours de la nature matérielle. L'homme n'a-t-il pas percé l'isthme de Suez et ne peut-il pas transformer les déserts du Sahara en une vaste mer? Mais, dira-t-on, quand l'homme intervient, les circonstances changent et c'est pour cela que la loi ne s'applique pas. Assurément, répondrons-nous, et c'est précisément parce que les circonstances peuvent être modifiées par une intervention entièrement libre, comme elle de l'homme, que l'application de la loi n'est pas absolument nécessaire.

4°) Reste à savoir si l'intervention du Dieu invisible peut empêcher la loi de s'appliquer, aussi bien que l'intervention de l'homme? En effet, si Dieu  peut intervenir dans le monde par une action qui ne soit pas conforme aux lois de la nature, le résultat d'une telle intervention constituera un miracle. Voyons donc si Dieu a le pouvoir d'agir ainsi sur le monde et s'il n'a pas de raisons qui l'empêchent de le faire. 

Il semble presque inutile de démontrer que Dieu possède en son essence la puissance de faire des miracles. Si, comme le prétend Voltaire (Dictionnaire philosophique), le miracle était "la violation des lois mathématiques... immuables, éternelles", il serait impossible à Dieu, parce qu'il serait impossible en lui-même. Dieu, en effet, ne pourrait faire ce qui est contradictoire et absurde, il ne peut faire qu'un triangle, donc en un mot, modifier ni violer les lois métaphysiques et mathématiques, parce qu'elles découlent de son essence même, et s'imposent avec une nécessité absolue.

Mais le miracle ne viole aucune de ces lois.

Nous avons dit en effet que c'est aux lois physique du monde matériel qu'il est soustrait. Or, nous l'avons dit aussi, ces lois ne sont pas d'une nécessité absolue; elles sont contingentes, et si elles existent, c'est parce que Dieu lui-même les a établies librement. Dieu a donc la puissance de produire des miracles, comme l'homme a la puissance d'empêcher certains phénomènes par son intervention. Toute la différence entre le miracle et l'oeuvre de l'homme vient, d'une part, de ce que la puissance de Dieu étant infinie, il peut empêcher ou produire n'importe quel phénomène physique, et d'autre part, de ce que l'action divine étant invisible à nos yeux, les circonstances sensibles où elle intervient sont celles dans lesquelles la loi qui ne s'applique pas nous semble devoir s'appliquer, de sorte qu'à ne considérer le miracle que dans ses caractères sensibles, il paraît une dérogation à la loi, bien qu'en réalité il soit une oeuvre de Dieu à laquelle la loi ne s'applique pas.

5°) A ceux qui nieraient que Dieu ait la puissance de faire des miracles, il suffit donc de répondre avec Rousseau (Troisième lettre de la montagne): "Dieu peut-il faire des miracles, c'est à dire, peut-il déroger aux lois qu'il a établies? Cette question, sérieusement traitée, serait impie si elle n'était pas absurde"; ou avec Vigouroux (Les livres saints et la critique rationaliste, tome 1, p.13): "Nous sommes capables de faire des choses qui dépassent la force des animaux les plus intelligents; s'ils pouvaient raisonner et se rendre compte de nos actes, ils devraient appeler surnaturel de leur point de vue ce qui est au-dessus de leur nature. Que penserions-nous du raisonnement du castor s'il disait: 'Je ne peux pas construire des digues sur les fleuves, l'homme ne peut par conséquent construire des vaisseaux à l'aide desquels il traverse les océans. Un vaisseau serait pour nous, castors, une chose surnaturelle; il n'existe donc pas. Mais refuser à Dieu la puissance d'exécuter ce que nous ne pouvons pas exécuter nous-mêmes, n'est-ce pas raisonner à la façon des castors? On ne peut donc nier logiquement la possibilité du miracle que si l'on nie en même temps l'existence de Dieu.'

6°) Aussi, ceux qui admettent l'existence de Dieu, reconnaissent-ils d'ordinaire qu'il a la puissance physique de faire des miracles; mais d'après les déistes, il ne peut exister cette puissance sans détruire son oeuvre et sans se détruire lui-même. Son oeuvre, c'est le monde; le caractère qui fait surtout la beauté et la perfection du monde, c'est l'invariabilité et l'harmonie de ses lois. Sans les lois de la nature, plus d'ordre, plus de stabilité, plus de vie possible. Sans ces lois sur lesquelles nous nous fondons pour prévoir ce qui doit arriver, éviter les dangers qui nous menacent, développer notre industrie, donner des bases à nos connaissances, les hommes n'auraient plus ni arts, ni industrie, ni science. Or, suivant les déistes, le miracle détruirait les lois de la nature qui sont essentiellement constantes et universelles, ou du moins il en rendrait les applications douteuses. Donc, concluent-ils, le miracle détruirait l'oeuvre de Dieu; donc si Dieu a la puissance de faire des miracles, comme il a le pouvoir d'anéantir le monde, sa sagesse l'empêchera d'employer cette puissance aussi longtemps que notre monde devra subsister. 

Or, le miracle détruit-il, comme on le prétend, les lois de nature? Non; il les laisse subsister toutes. une loi de la nature n'est en effet autre chose que la manière constante et universelle dont les phénomènes se produisent dans une circonstance donnée. C'est une loi, par exemple, que l'eau des rivières  s'écoule de la source qui est plus élevée vers leur embouchure qui l'est moins; car ce phénomène se produit toujours si aucun obstacle ou aucune force ne l'empêche. Et dira-t-on que cette loi est détruite, parce que l'homme, par des moyens artificiels, soulève l'eau d'une rivière au-dessus de son niveau? Non, car les circonstances étant changées, cette loi ne doit plus s'appliquer. Mais quand Dieu par sa puissance arrêta l'eau du Jourdain, les circonstances étant changées aussi, puisqu'une force supérieure, celle de Dieu, étant intervenue. C'est pour cela que la loi ne devait pas s'appliquer et que le miracle ne la détruisait pas. Tous les miracles laissent également les lois de la nature intactes.

7°) Mais, à tout le moins, le miracle qui se produit inopinément et sans cause visible, met-il obstacle à nos prévisions et aux inductions de la science? Non encore. Il en pourrait être ainsi , en supposant que les miracles fussent très multipliés et qu'on ne puisse soupçonner une intervention divine quand ils se produisent. Aussi est-il vrai que la sagesse de Dieu l'empêcherait de faire des miracles dans ces conditions. Mais les miracles sont rares, et quand Dieu les fait, il ne dissimule pas sa main; le miracle a en effet pour but de manifester son intervention extraordinaire. Du moins, doit-on reconnaître que le miracle introduit dans l'harmonie des phénomènes du monde un élément nouveau; or, c'est précisément cet élément nouveau qui doit amener une perturbation générale et mettre en défaut toutes nos prévision et tous les calculs des savants; car tout se tient dans l'univers, comme dans un instrument dont les rouages dépendent les uns des autres. On présente encore cette objection sous cette forme: la quantité de matière et la quantité de mouvement et de forces sont toujours les mêmes dans le monde; or, un argent surnaturel ne peut intervenir ici-bas, sans ajouter ou retrancher de ces quantités et, par conséquent, sans troubler l'économie et l'équilibre de tout l'univers.

Admettons que tout se tient dans l'univers, que la quantité de matière et de forces utilisables y est toujours la même, qu'on ne peut toucher à aucun point du monde, sans exercer une certaine influence sur toutes ses parties; que s'en suit-il par rapport aux miracles? Les hommes n'ont-ils pas introduit dans la marche du monde beaucoup plus de changements que tous les miracles du christianisme? Or, si Dieu a laissé un tel pouvoir aux hommes sans manquer à sa sagesse, pourquoi lui refuser à lui-même cette puissance? D'ailleurs, ne connait-il pas mieux l'univers que les savants, et ne dispose-t-il pas d'une infinité de ressources, pour empêcher les troubles du reste fort restreints que certains miracles produiraient dans l'ordre physique? C'est ainsi qu'un médecin habile applique ses remèdes, de manière à conjurer les fâcheux effets qu'ils pourraient avoir.

8°) On voit par là combien sont exagérés et inexactes ces paroles de Renan (Lettre à mes collègues): "La condition de la science est de croire que tout est explicable naturellement, même les lois de l'univers, même l'inexpliqué. Ce principe, chers confrères, vous l'appliquez tous les jours. Chacune de vos leçons suppose le monde invariable. Tout calcul est une impertinence, s'il y a une force changeante qui peut modifier à son gré, si des hommes réunis en priant ont le pouvoir de produire la pluie ou la sécheresse. Si on venait dire au météorologue: "Prenez garde, vous cherchez les lois naturelles là où il n'y en a pas: c'est une divinité bienveillante ou courroucée qui produit ces phénomènes que vous croyez naturels", la météorologie n'aurait plus raison d'être. Si on en venait à dire au physiologiste ou au médecin: "Vous cherchez les raisons de la maladie et de la mort: c'est Dieu qui frappe, guérit, tue", le physiologiste répondrait: "Je cesse mes recherches, adressez-vous au thaumaturge".

9°) D'après d'autres adversaires, Dieu ne pourrait opérer des miracles, sans aller contre l'immutabilité qui fait le fond de sa nature, sans se transformer en maître capricieux qui défendrait aujourd'hui ce qu'il commandait hier, ou en ouvrier malhabile qui ferait subir à son oeuvre des retouches continuelles. Cette objection suppose encore qu'on se mette en présence d'une fausse notion du miracle. Oui, Dieu est immuable, il ne fait rien par caprice et sans raison... de toute éternité, il a conçu ses ouvrages dans toute leur perfection et ne revient pas sur ses plans pour les modifier; mais les créatures sorties de ses mains exécutent, dans le temps et au milieu de changements sans nombre, ses desseins et ses volontés éternelles. Le miracle se produit donc dans le temps, comme les autres oeuvres de Dieu; mais comme les autres, il a été prévu et voulu de toute éternité. Nous transportons par conséquent en Dieu la faiblesse de nos conceptions et l'imperfection de nos ouvrages, quand nous regardons le miracle comme une retouche de son plan primitif, ou même comme une exception faite aux lois de la nature.

La faiblesse de nos pensées nous empêchent en effet d'embrasser d'un seul coup d'oeil un grand nombre d'objets distincts. Aussi, sommes-nous forcés de formuler les lois de la nature d'une manière abstraite et générale. Nous disons par exemple: Aucun mort ne ressuscite. La résurrection d'un mort est une dérogation à la loi ainsi formulée. Mais l'intelligence de Dieu est infiniment au-dessus de la notre: elle embrasse d'un regard éternel tous les êtres et tous les phénomènes qui doivent se produire dans le courant des siècles. Par conséquent, Dieu a toujours vu et d'une manière distincte chacun des hommes qui devaient former la multitude des morts qui ne ressusciteront pas avant la fin du monde, en même temps que chacun des hommes qui devaient ressusciter miraculeusement. Considéré dans la pensée de Dieu, le miracle n'est donc pas un changement apporté à ses desseins.

10°) Ajoutons que considéré dans la volonté de Dieu, il n'est pas non plus l'effet d'un caprice. Toutes les oeuvres de Dieu dans l'univers sont libres; néanmoins Dieu ne fait rien sans raison. Il a voulu les lois de la nature à cause de la perfection qu'elles donnent à l'univers et à cause de leur utilité: il ne veut les miracles qu'en vue d'un bien supérieur à celui qui serait réalisé par le phénomène naturel auquel le miracle se substitue. L'industrie humaine soumet les forces de la nature à une direction intelligente, pour en tirer des avantages que ces forces laissées à elles-mêmes ne lui auraient jamais procurées. De même, Dieu fait des miracles pour nous donner des biens supérieurs à ceux de l'ordre temporel. Les miracles sont en effet des oeuvres où sa bonté apparaît beaucoup plus que sa puissance. Ils procurent d'ordinaire aux hommes la guérison de leurs maladies ou d'autres biens temporels. Mais ils tendent en même temps à un but plus élevé, la sainteté de nos âmes et notre salut éternel.

On sait que Dieu nous appelle à une fin surnaturelle; or cette fin qui est un plus grand bien pour l'humanité que tous ceux qu'elle trouve ici-bas, cette fin, c'est par les miracles qu'elle nous est manifestée et elle ne peut l'être que par des miracles. La vue du monde et de ses lois est en effet impuissante à nous donner la connaissance de la religion surnaturelle. La révélation est nécessaire, et les miracles sans lesquels on ne peut prouver le fait de la révélation sont nécessaires de la même manière et dans la même mesure. Aussi, tous les peuples ont-ils cru à la réalité d'une religion révélée.

11°) C'est bien à tort, du reste, qu'on insinue que le progrès de la science doit déraciner cette vieille croyance, en dissipant l'ignorance des hommes au sujet des lois de la nature. ce n'est pas en effet l'ignorance des lois de la nature qui a produit cette croyance. L'homme a cru aux lois de la nature, avant qu'il y eut des savants pour les étudier de près. La science a mieux montré quelles sont ces lois: elle servira, en se développant, à discerner plus aisément les vrais miracles des faux prodiges. Mais elle ne détruira jamais la croyance à la possibilité et à la convenance du miracle. Cette croyance est fondée, en effet, sur la véritable intelligence des rapports de Dieu et du monde, et sur le besoin que l'humanité éprouve d'être instruite de ses devoirs et menée à sa fin par une religion révélée.






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