Enquête sur les chercheurs spirituels

Une grande "enquête sociologique sur les chercheurs spirituels" a été réalisée par Jean-François Barbier-Bouvet du GERPSF (Groupe d'études recherches et pratiques spirituelles émergentes - Université de Strasbourg). Elle analyse la composition, les pratiques et les représentations de 6000 de ces explorateurs du divin, l'échantillon le plus important jamais réuni pour une enquête de ce type. Car Dieu aime tous ceux qui Le cherchent sincèrement, et utilise une infinie diversité de moyens pour nous attirer librement à Lui. C'est pourquoi nous sommes tous appelés à devenir chercheurs spirituels.

Jean-François Barbier-Bouvet
CARACTÉRISTIQUES MAJEURES DU CHERCHEUR SPIRITUEL
1. L'exploration du divin
Ce chercheur n'a pas de limite a priori dans sa quête spirituelle qui est une priorité absolue. Sa démarche ne s'inscrit pas nécessairement dans les limites des religions instituées. Il peut faire l'économie de l'institution religieuse ou combiner des traditions différentes (par exemple, associer une démarche chrétienne et une pratique bouddhiste), comme il peut explorer le divin au sein d'une même religion.
- Indépendance d'esprit: il ne cherche pas à appartenir à une hiérarchie ou être encadré par des dogmes extérieurs. Il étudie, compare, et s'abandonne à son intime conviction spirituelle.
- Autorité intérieure: la validation finale d'une vérité ne provient pas nécessairement d'un livre saint ou d'un prêtre, mais de sa propre résonance intime à sa foi en Dieu.
2. Le primat de l'expérience directe
Pour lui, la théorie ou la théologie pure sont davantage vus comme des menus, alors qu'il aspire plutôt à manger le repas divin.
- Goût du vécu mystique: il recherche l'union avec le divin par les miracles, les états modifiés de conscience, la contemplation, ou l'extase à travers des pratiques quotidiennes, des découvertes spirituelles (méditation, respiration, immersion en nature...) pour toucher l'Absolu par lui-même.
- Pragmatisme spirituel: une croyance n'a de valeur que si elle transforme concrètement sa perception du monde et sa manière d'être ou d'agir au quotidien.
3. Une insatiable curiosité et ouverture d'esprit
L'explorateur du divin souffre d'une sainte insatisfaction face aux réponses toutes faites. Il se complait dans une vision analytique, encyclopédique, holistique ou pantologique.
- Éclectisme: il est capable de puiser aussi bien dans le bouddhisme Zen, le soufisme, le mysticisme chrétien que dans la physique quantique ou la psychologie jungienne... Car toute la Création de Dieu mène à Dieu.
- Sens de l'émerveillement: il conserve un regard d'enfant capable de voir le sacré dans le profane, l'infiniment grand dans l'infiniment petit, la Lumière de Dieu dans toute merveille de la Nature etc.
4. La tolérance au doute et au vide
Partir à la découverte de l'Inconnu demande d'accepter de ne pas savoir.
- Acceptation des paradoxes: là où l'esprit rationnel exige des réponses blanches ou noires, l'explorateur accepte le mystère et les contradictions apparentes de l'existence, sans jamais opposer science et Dieu, raison et foi.
- Résilience face aux crises: il comprend que le doute et les phases de sécheresse spirituelle (la "nuit noire de l'âme") font partie intégrante du voyage et sont des opportunités de dépouillement de l'ego, de sagesse ou de persévérance..
5. L'honnêteté et la lucidité psychologique
Le véritable explorateur du divin sait que le pire ennemi de son voyage est son propre ego.
- Auto-analyse permanente: il se remet en cause, traque sans cesse le "matérialisme spirituel", les tentations mercantiles ou l'illusion d'être supérieur aux autres par vanité.
- Ancrage: il cherche à développer une parole et une vie libres, sans artifice, en acceptant ses propres failles psychologiques au lieu de chercher à les fuir dans des concepts éthérés ou illusoires, tout en apprenant des autres.
LES QUALITES D'UN CHERCHEUR SPIRITUEL
1. La pulsion de la découverte et l'appel de l'Inconnu
L'explorateur du divin est habité par une force intérieure qui le pousse au-delà des limites du monde connu.
- Curiosité insatiable: là où la majorité cherche le confort et la sécurité du familier, lui ressent un besoin viscéral de voir ce qui se cache derrière les apparences ou au-delà des certitudes établies.
- Tolérance à l'incertitude: il est capable de fonctionner, de réfléchir et de poursuivre son exploration dans le flou le plus total, sans repères ni amarres préexistants.
2. Une résilience psychologique et physique hors norme
L'exploration spirituelle est par définition pavé d'imprévus, d'échecs et de souffrances.
- Persévérance face à l'adversité: quelle que soit la circonstance, il possède une immense capacité de résistance face à l'obstacle, l'inconfort ou la critique pour aller aussi loin que possible dans ses recherches.
- Capacité d'adaptation (improvisation) : face à un obstacle imprévu, il ne renonce pas ; il bifurque, ajuste ses plans et réinvente ses méthodes en temps réel pour toujours découvrir davantage.
3. L'indépendance d'esprit et l'anticonformisme
On ne découvre pas de nouveaux territoires en marchant sagement dans les pas des autres.
- Transgression constructive: l'explorateur du divin va où ses découvertes le mènent, quand bien même ces découvertes remettraient en question les consensus, les dogmes ou la science de son époque.
- Souveraineté: il fait confiance à son instinct, à ses observations directes et à son jugement, dès lors qu'ils sont éclairés par Dieu, quitte à être incompris ou marginalisé.
4. Une rigueur méthodologique et un sens de l'observation
Le chercheur spirituel n'est pas un aventurier idéaliste ou un touriste: c'est un apprenti zélé et un collecteur de données particulièrement investi.
- Attention fine aux détails: il sait lire les signes subtils de son environnement (le changement de sens du vent, une anomalie dans une équation, une intuition psychologique).
- Esprit de restitution: le véritable explorateur a pour mission de ramener quelque chose à la communauté: des témoignages, des échantillons, des récits ou des connaissances. Il explore pour lui, mais transmet pour les autres, pour communiquer le divin afin qu'il grandisse en chacun de nous.
5. L'acceptation du sacrifice et de la solitude
Le prix de la découverte divine est souvent l'isolement, l'incompréhension.
- Détachement temporaire: pour chercher de manière optimale, il faut accepter de se détacher du monde, de quitter sa zone de confort, ses habitudes. L'explorateur du divin apprivoise la solitude et en fait un laboratoire personnel de recherche spirituelle.
- Gestion du risque: il a une conscience aiguë du danger (physique ou mental), mais il l'accepte de manière calculée, estimant que la valeur de la découverte, l'Amour de Dieu sous Ses formes infinies, dépasse le coût du risque.
LES AVANTAGES D'ÊTRE CHERCHEUR SPIRITUEL
- Autonomie et liberté de conscience: le chercheur spirituel est maître de sa vie. Il lit, compare, analyse et opère ses propres choix sans ressentir le besoin d'être strictement encadré par des dogmes rigides.
- Évolution et maturité personnelle: cette quête favorise le développement de qualités humaines profondes telles que l'altruisme, l'empathie, la compassion universelle et une meilleure gestion des aléas de la vie grâce au détachement.
- Bien-être global: l'intégration de pratiques courantes chez les chercheurs (comme la prière ou la méditation) amène des bienfaits mesurables: réduction du stress, renforcement de la santé mentale et meilleure connexion à soi.
- Sens de l'unité: à travers les différents niveaux de conscience, le chercheur tend à dépasser la simple vision matérialiste ou égoiste pour s'ouvrir à une conscience d'unité et d'amour inconditionnel.

L'enquête sur les chercheurs spirituels contredit bien des clichés.
On entend souvent parler d'égocentrisme voire de nombrilisme pour qualifier ces démarches qui prennent le sujet lui-même comme point de départ, voire comme point d'arrivée. Fondamentalement centrées sur l'individu, elles ne débouchent pourtant pas sur l'individualisme. Concrètement, les personnes interrogées pratiquent ou recherchent l'empathie, pas seulement la possibilité de dialoguer avec l'autre, mais l'aspiration à se projeter à sa place pour mieux communiquer.
Elles croient à l'exemplarité. Elles se disent solidaires de l'ensemble de la communauté des hommes et de la planète, se sentent profondément reliées au monde et au cosmos. On peut parler d'une sorte de "solidarité non-prosélyte": il ne s'agit pas nécessairement de militer pour changer le monde, mais travailler d'abord à se changer soi-même.
Autre idée toute faite: la recherche spirituelle serait un refuge. En réalité l'enquête montre que ce besoin personnel de rééquilibrage par rapport à l'air du temps n'est pas un retrait ou un repli. Il ne débouche généralement ni sur une démarche réactionnaire (revenir à), ni sur une démarche résistante (maintenir contre). La démarche spirituelle ne consiste pas à fuir le monde, mais à donner de l'épaisseur au monde, à s'en extraire pour y replonger ensuite, plus riche.
S'agit-il d'une forme de «bricolage spirituel»? Certes les chercheurs spirituels ne se privent pas de revisiter d'autres traditions que les leurs, et de s'adonner à d'autres pratiques que celles qui leur ont été transmises. Mais l'expression ne renvoie pas au «zapping», défini comme une démarche volatile, qui se pose et qui repart sans creuser ni se fixer. Ce sont au contraire des comportements fortement investis, même si leur objet peut évoluer au fil d'une vie (et certains itinéraires spirituels sont parfois peu linéaires), ou peut porter simultanément sur plusieurs univers spirituels à la fois, en apparence éloignés.
Il est clair que beaucoup de ces chercheurs ont quitté les rives de l'orthodoxie religieuse, de la même manière que nos contemporains se sont éloignés des grands modèles explicatifs uniques que sont les idéologies politiques constituées. Ils peuvent associer plusieurs traditions, ou au sein d'une seule tradition n'en retenir qu'une partie. Non pas «ce qui les arrange», comme on le dit trop souvent, mais ce qui leur paraît essentiel, ce qui est tout à fait autre chose et implique un discernement (le mot ou la notion sont d'ailleurs souvent évoqués). Les chercheurs spirituels distinguent clairement ce qui pour eux est au centre et ce qui est à la périphérie, ce qui relève du fondamental et ce qui relève de l'accessoire.
Cette démarche, qu'on peut qualifier de «recomposition spirituelle» et non de syncrétisme, se caractérise à la fois par une ouverture, nous venons de le voir, et par une convergence: même ceux qui ne puisent plus à une source unique sont fondamentalement à la recherche de ce qui fait unité. Quitte à faire cohabiter des éléments divergents. Loin d'un univers religieux où il faut être ou d'une appartenance ou d'une autre, ils peuvent être simultanément chrétiens et bouddhistes par exemple; loin d'une représentation psychologique où les tempéraments s'excluent, ils peuvent être en même temps préoccupés de leur moi et soucieux de partager.
L'enquête fait apparaître que la majorité des chercheurs spirituels ne viennent pas de «nulle part», si on peut dire. Ils ont été élevés pour l'essentiel dans le christianisme. Et les deux tiers d'entre eux se reconnaissent encore plus ou moins comme chrétiens. Même ceux qui ont pris leurs distances avec les dogmes et qui ne se sentent plus tenus de suivre les rites. Leur quête, en les faisant passer par la connaissance d'autres filiations spirituelles et par l'expérience d'autres formes de recherche personnelle, leur fait parfois réinvestir leur tradition d'origine, mais d'une manière qui leur est propre, enrichie et reformulée. C'est parce qu'ils sont de quelque part qu'ils peuvent aller ailleurs sans se perdre.
Profil des chercheurs spirituels
On remerciera Jean-François Barbier-Bouvet et le groupe de recherche dans lequel il s'inscrit, non seulement pour la réalisation de cette recherche innovante, mais aussi pour la présentation accessible à tous qui en est faite à travers le document mis en ligne sur internet (2) et les articles éclairants sur le site de «La Vie» (3). Nous nous contenterons donc ici de mettre en évidence quelques données qui nous paraissent particulièrement significatives.
Cette enquête se caractérise d'abord par son ampleur. À partir d'une relation avec plus de vingt centres, les chercheurs se sont adressés à une population considérable. Les questionnaires ont été envoyés à 50000 personnes ayant suivi un stage, une session, une formation depuis moins de 5 ans. Le taux de participation a été très élevé puisque 8000 réponses ont été reçues et 6000 retenues parce qu'ayant qualifié expressément leur démarche comme une démarche spirituelle. Ajoutons l'originalité des nombreux commentaires accompagnant les réponses aux questions.

Quel est le profil de ces chercheurs spirituels ? Certaines caractéristiques majeures ne nous surprennent pas, car en correspondance avec des observations assez partagées en France et en d'autres pays. Cette population est en majorité féminine : 76% de femmes et 24% d'hommes. Elle est également caractérisée par un niveau socioculturel élevé. 84% des participants ont effectué des études au delà du baccalauréat, 67% des études supérieures : Bac+3 ou 4, Bac 5 et plus. La proportion des personnes vivant seules est relativement élevée : 43,5% contre 54% vivant en couple. Moins attendue à notre sens, une constatation intéressante : une répartition géographique équilibrée où la région parisienne n'est pas dominante. Et par ailleurs, l'âge moyen est de 55 ans. Si les jeunes ne sont pas très nombreux, c'est le cas aussi pour les personnes au dessus de 70 ans. Près de la moitié du public se tient entre 50 et 64 ans. Jean-François Barbier-Bouvet commente ce résultat à la fois en terme de période sensible et d'une interrogation sur les effets de génération.
Le chapitre sur le positionnement religieux de ces chercheurs spirituels nous apporte un éclairage original. « Quelle est votre religion si vous en avez une ? » Voici donc la répartition : Catholiques : 42,5% ; protestants : 1,5% ; orthodoxes : 2% ; chrétiens sans appartenances particulières : 10,5% ; Au total : 62,5% de chrétiens. Et bouddhistes : 8% ; juifs : 1%, musulmans : 1,5% ; sans religions : 26,5% et religieux sans référence : 7,5%.
La participation chrétienne, à dominante catholique, est importante. Elle tient en partie au fait que les centres ayant participé à l'enquête, pour une part importante, se réfèrent à un catholicisme ouvert à la nouveauté. Il est ainsi possible de percevoir l'évolution des représentations de ce milieu. Notons une caractéristique qui n'allait pas de soi : chez les catholiques, les "pratiquants" sont beaucoup plus nombreux que dans la population ordinaire : 50% vont à l'église au moins une fois par mois.
La proportion de personnes se déclarant bouddhiste est relativement très élevée : 8% et elle témoigne de l'influence du bouddhisme dans l'ensemble de ce courant.
Un autre enseignement est le recul des frontières confessionnelles. 6% des répondants mentionnent plusieurs religions. 7,5% s'estiment religieux sans référence précise. Surtout, on note la présence de 10,5% de chrétiens qui ne déclarent pas une appartenance particulière. La manière dont la question était posée permettait cette expression qui est contenue par la formulation de la plupart des enquêtes (4).
Le premier choix de tout chercheur spirituel
Les pratiques des chercheurs spirituels
Quels sont les centres d'intérêt les plus répandus ? Le rapport les énumère en détail. Parmi ceux qui se classent en tête, on note:
• Pratiques corporelles et énergétiques (yoga, qicong, reiki) 63%
• Méditation 59%
• Pratiques artistiques 47%
• Spiritualités chrétiennes 46%
• Développement personnel 41%
• Psychologie 36%
• Médecines alternatives 32%
• Spiritualités bouddhistes 30%
Il y a une demande massive pour les pratiques corporelles. "Elles sont une porte d'entrée essentielle vers l'intériorité et la recherche spirituelle". Cette orientation témoigne d'une transformation profonde dans la manière de gérer sa vie. Et, comme l'auteur l'indique, il y a une double rupture : "avec une certaine tradition chrétienne et avec l'héritage des lumières". La méditation ne peut, elle aussi, négliger le corps. Elle "ouvre sur un ailleurs de l'esprit". L'intérêt pour les médecines alternatives renvoie à un horizon commun.
Les formations dans le domaine des spiritualités chrétiennes sont bien appréciées. C'est aussi une offre bien présente dans la plupart des centres où l'enquête a été effectuée. En regard, on pourra noter une demande soutenue dans le domaine de la spiritualité bouddhiste (30%) suivie par le chamanisme (18%) et la spiritualité hindoue. Aujourd'hui, les différents indicateurs indiquent une influence sensible du bouddhisme dans ces milieux bien au delà de sa présence dans la société française. 80% de cette population exprime un intérêt spirituel pour le bouddhisme.
Comment ces pratiques se répandent-elles ensuite dans la vie de tous les jours ? 71% de ces répondants pratiquent la méditation tous les jours ou une ou plusieurs fois par semaine. Le taux correspondant pour la prière est de 60%. Comme le note l'auteur, les chrétiens ont adopté la méditation et l'ont ajouté à la prière.
Les enquêtés sont nombreux à s'intéresser à plusieurs thèmes (40% : 5 et plus ; 36% : 3 ou 4). Parallèlement à la globalisation, il y a un élargissement des univers mentaux. La recherche se poursuit à travers la lecture. On lit beaucoup de livres et articles à même de "nourrir la vie intérieure". (Souvent : 63% ; de temps en temps : 29%). Le contenu de cette littérature (périodiques et livres) est très varié et nous est rapporté en détail. Nous retrouvons dans ces listes des écrits répandus tout autant chez des personnes qui investissent peu dans des formations et des sessions. Un univers spirituel se dessine dans cette recension.
Les représentations des chercheurs spirituels
Ce chapitre ne s'appuie pas uniquement sur les réponses aux questionnaires. Il est nourri par de nombreuses expressions des participants et nous permet d'accéder aux représentations de leur vécu et de leur ressenti. Et ainsi, nous entrons dans la manière dont la spiritualité est conçue par ceux qui s'investissent dans cette démarche. Selon les participants de cette enquête, qu'est ce que la spiritualité ? En quoi consiste la vie spirituelle et comment se développe-t-elle ?
Dans l'univers anglophone où la distinction entre le spirituel et le religieux s'exprime depuis longtemps chez beaucoup de gens, l'expression : "spirituel, mais pas religieux" y est courante. A notre connaissance, pour la première fois en France, cette enquête analyse en profondeur cette question dans un milieu francophone bien placé pour y répondre. "La dissociation entre le spirituel invoqué par tous et le religieux invoqué seulement par quelques uns mérite qu'on s'y attarde". Effectivement la démarche qu'on qualifie à la fois de spirituelle et de religieuse ne recueille que 24% des suffrages alors qu'une démarche spirituelle forte récusant la dimension religieuse réunit 34% des voix tandis qu'une démarche spirituelle modérée excluant la dimension religieuse obtient 20% des suffrages. Grâce aux commentaires des répondants, Jean-François Barbier-Bouvet développe une analyse très fine de cette divergence significative.
"Les démarches décrites par cette enquête s'inscrivent de moins en moins dans les formes du croire offertes par les religions institutionnelles". Cette divergence entre religion et spiritualité s'exprime par des couples de mots comme "division-unité, fermeture-ouverture, institution-aspiration, contrainte-épanouissement, forme primitive-forme aboutie". La religion apparaît comme un univers trop étroit, trop compartimenté. Cependant, il y a des différences dans les appréciations. "Pour les uns, la spiritualité s'oppose à la religion. Pour les autres, la spiritualité est un dépassement et un enrichissement de la religion, mais ne l'exclut pas".
Ce rapport se poursuit par une analyse de ce que les participants attendent des propositions qui leur sont faites : qu'attendons-nous personnellement des différents moyens que nous prenons pour avancer sur notre chemin intérieur ?
Là aussi, l'ordre des réponses est significatif. En effet, on trouve en tête deux mentions qui se complètent bien :
• Comprendre mon être profond, m'y relier : 71%
• Trouver un équilibre, m'unifier : 70%
On se reportera à cette liste où on trouve également :
• Vivre en plénitude à l'instant présent : 63%
• Etre à l'écoute dans un mode de relation plus juste aux autres : 59%
• Donner du sens à ma vie : 54%
• Etre à l'écoute de l'Esprit divin : 53%
Toutes ces données se relient avec d'autres, par exemple celles qui correspondent aux "dispositifs" qui peuvent favoriser la quête spirituelle ou bien les "obstacles rencontrés".
Les résultats de cette enquête nous éclairent sur un phénomène socio-religieux, mais ils constituent également une ressource très riche pour ceux qui sont engagés dans une quête spirituelle.
L'enquête porte également sur les croyances de ces chercheurs spirituels. Elle aborde deux croyances essentielles : l'existence de Dieu et : qu'y a-t-il après la mort ?
75% de cette population croit en l'existence de Dieu (certain : 59% ; probable : 16%). Cette proportion est "nettement supérieure" à celle qu'on peut relever dans l'ensemble de la population française (autour de 50%). Cependant les répondants se partagent entre plusieurs représentations de Dieu :
• Une présence à l'intérieur de soi : 58%
• Une force, une énergie : 51%
• Un être, une personne : 17%
"Les deux formulations les plus appréciées sont assez loin des définitions traditionnelles dans le christianisme même si elles peuvent rencontrer certaines conceptions". Cependant, il faut se reporter à d'autres termes très évocateurs évoqués dans les commentaires, ainsi : Amour, Vie, Le Tout, Conscience…, une riche moisson de significations.
Des chercheurs spirituels d'aujourd'hui : des clichés aux critères pour discerner
"Qu'y a-t-il après la mort ?"
Les réponses se répartissent ainsi :
Survivance de l'esprit : 41%
Réincarnation : 26%
Résurrection : 25%
Quelque chose, mais je ne sais pas quoi : 26,5%
Rien : 2%
Très peu de gens pensent qu'il n'y a plus rien après la mort alors que dans la population française ce pourcentage est beaucoup plus élevé (autour de la moitié). Les croyances en la réincarnation ont été importées en France par les religions orientales, notamment le bouddhisme. On connait l'influence du bouddhisme dans cette population, mais cette croyance se répand au delà, jusque dans un milieu catholique. Dans quelle mesure une théologie chrétienne pertinente est-elle en dialogue avec ce milieu ? Au total, on est amené à s'interroger sur le cheminement des significations et des expressions.
Pistes de recherche
Cette enquête éclaire un champ jusque là peu connu. Elle rejoint des approches désormais familières dans la sociologie des religions. Elle interpelle également la théologie chrétienne en appelant une réflexion en réponse à l'évolution des mentalités.
Nous vivons à une époque de mutation et de brassage. En se dégageant pour une part des contraintes de tous ordres qui pesaient sur eux, les humains accèdent à davantage d'autonomie, de capacité de choix. A l'ère de la globalisation, les cultures se rencontrent et les frontières s'abaissent. Cette dynamique influe sur les représentations religieuses et suscite de profondes évolutions. La puissante montée de la quête spirituelle en est un bon exemple. L'enquête sur les chercheurs spirituels en France est un apport original dans la recherche qui couvre ce sujet à l'échelle internationale.
Nous avons rapporté sur ce site les investigations du chercheur britannique, David Hay qui met en évidence une présence naturelle de la vie spirituelle dans différents contextes (5). Paru en 2004, le livre de Paul Heelas et Linda Woodhead : « The spiritual revolution. Why religion is giving way to spirituality ? » (6) nous paraît particulièrement important. En 2000-2002, Paul Heelas a réalisé une étude de terrain sur la vie religieuse à Kendal, une petite ville anglaise de 27000 habitants. Dans une rétrospective historique, il montre l'affaiblissement des églises classiques et, en regard, une montée spectaculaire des pratiques: corps, âme, esprit (mind, body, spirit activities) dans une perspective holistique. En Grande-Bretagne comme aux Etats-Unis, ces pratiques ont connu un grand essor au cours des dernières décennies, depuis les années 1970. Paul Heelas voit dans cette évolution une expression spirituelle qui appelle un regard nouveau.
De fait, le paysage religieux actuel est en pleine évolution, et pour reprendre un terme aujourd'hui employé, en pleine recomposition. Cette recomposition se réalise dans des configurations différentes comme l'indique Louis Hourmant auquel Jean-François Barbier-Bouvet se réfère, les trois sphères de la quête existentielle :
1/ Le premier sous-ensemble correspond à une évolution qui se fait jour au sein de groupes religieux institués généralement au sein de la matrice chrétienne, comme par exemple les évangéliques ou le mouvement charismatique". Le courant de l'Eglise émergente se situe en marge de cet ensemble.
2/ "Le second sous ensemble est nettement moins structuré sur le plan institutionnel et emprunte à la fois à la tradition chrétienne et à d'autre traditions religieuses et aux dimensions psychologiques de la transformation de soi.
3/ La troisième sphère de la quête existentielle correspond à des démarches qui sont plus de l'ordre de la recherche du mieux vivre, de la sagesse, de la philosophie pratique de "la vie bonne". "Les frontières ne sont évidemment pas toujours aussi claires ou les démarches exclusives", ajoute Jean-François Barbier-Bouvet, "mais nous avons clairement centré notre recherche sue le deuxième groupe…" C'est un groupe où l'interreligieux est fortement représenté.
Les résultats de cette enquête trouvent sens dans l'approche interprétative qui s'est progressivement élaborée à travers les travaux de Françoise Champion, Danièle Hervieu-Léger, Yves Lambert, et J M Donegani, plus généralement du Croupe de sociologie des religions et de la laïcité (GSRL). De fait, ils s'inscrivent dans des concepts comme l'individualisation du croire, la désinstitutionnalisation du sentiment religieux, le pragmatisme expérimental. On peut y ajouter la pluralisation des apports et des références dans les univers mentaux telle que nous le montre le sociologue Bernard Lahire dans : "L'homme pluriel". Ces constats sont validés non seulement à travers les réponses aux questionnaires, mais aussi grâce à une expression des intéressés eux-mêmes.
Par rapport à d'autres enquêtes qui prendraient comme sujet l'interreligieux ou le Nouvel Age, cette recherche se distingue par un ancrage manifeste dans un contexte où le christianisme, et plus particulièrement le catholicisme sont très présents. Il y a là une situation spécifique qui est intéressante à bien des égards. Si, dans certains contextes chrétiens, on note une hostilité à priori vis-à-vis d'une approche holistique, ce n'est pas le cas ici. Cet exemple montre au contraire qu'il n'y a pas d'opposition à priori entre une approche holistique et la foi chrétienne. Cependant, plus généralement, comment ce milieu chrétien entre-t-il dans cette nouvelle approche du potentiel humain, et de surcroît dans une démarche interreligieuse ? Comment évolue-t-il dans ses représentations ? Et, au regard de la foi chrétienne, comment peut-il opérer un discernement ? Cette question s'adresse aussi à nous, qui lisons cette enquête en dialogue avec tous ceux qui y ont participé. Quelles sont les approches théologiques aujourd'hui disponibles en ce domaine pour accompagner le discernement ? C'est une question majeure à laquelle on ne peut répondre qu'en suggérant quelques pistes.
Cette recherche met en évidence l'importance des allergies et des insatisfactions vis-à-vis du religieux, y compris dans le milieu chrétien. Ce constat ne nous surprend pas au regard du bilan international des recherches sur la pertinence des pratiques d'église. Cependant, l'opposition entre religion et spiritualité qui apparaît dans certains milieux, ne tient pas uniquement aux formes institutionnelles inadaptées du christianisme et tout particulièrement d'un catholicisme encore très hiérarchisé. Elle traduit sans doute également un sentiment d'étroitesse au niveau des enseignements. Il y a donc un besoin de réflexion théologique. Il y a bien aujourd'hui quelques théologiens qui réalisent une oeuvre pionnière en ce domaine. Chacun pourra, sans doute, évoquer tel ou tel nom. Ainsi, "la théologie pour notre temps" (7) que Jürgen Moltmann, un grand théologien allemand, élabore depuis plusieurs décennies, en réponse aux questions des gens d'aujourd'hui.
A partir d'une solide assise biblique et évangélique, quel est le vrai visage de Dieu et donc le rapport que nous pouvons avoir avec Lui ? Y a-t-il encore un héritage des images impériales dans notre conception de Dieu ou bien croyons-nous un Dieu relationnel selon l'Evangile ? La transcendance de Dieu exclut-elle son immanence ou au contraire Dieu est-il présent également dans l'immanence, dans la condition humaine? A l'instar d'une relation où Dieu régnerait en maître, l'homme est-il amené à assujettir son corps et aussi la nature qui l'environne, ou bien est-il appelé à reconnaître la présence de Dieu dans tout son être et dans la nature ? Reconnaît-on la présence de l'Esprit-Saint uniquement dans l'Eglise ou, au contraire bien plus largement, perçoit-on l'Esprit de Dieu à l'œuvre aujourd'hui dans l'humanité et dans la création ? A la suite de la tradition platonicienne, l'homme est-il amené à considérer le salut comme un départ réussi de son âme hors de ce monde ou au contraire, dans la dynamique de la résurrection, l'homme est-il appelé par Dieu à participer en Christ à son projet de transformation et de recréation du monde ?...
Si la formulation de ces questions est plus ou moins adéquate, voire caricaturale, ce sont là des interrogations majeures. Bien entendu, les chercheurs spirituels sont eux-mêmes engagés dans une quête de sens qui est elle-même une recherche théologique. On le voit dans les commentaires détaillés qui sont rapportés. Cependant, nous savons tous par expérience, combien nous pouvons être aidés dans la réponse à nos questionnements par des propositions théologiques, qui, en conversation avec nous, viennent éclairer notre compréhension.
En fin de parcours, Jean-François Barbier-Bouvet s'interroge sur l'avenir de ce courant en fonction de l'évolution des connaissances religieuses dans les jeunes générations. Aujourd'hui, nous sommes plutôt au stade de l'oubli alors que demain l'ignorance serait dominante. C'est une question complexe. Cette enquête n'est pas seulement un apport majeur pour la sociologie des religions, c'est aussi, pour nous tous, un appel à la réflexion et au dialogue.
Jean Hassenforder
(1) Enquête sur les valeurs des européens (2008). 2/5 des français manifestent un intérêt pour la spiritualité. Voir sur ce site : "Emergence d'un nouveau paysage religieux en France. Croire sans appartenir." : https://www.temoins.com/enquetes/lemergence-dun-nouveau-paysage-religieux-en-france-croire-sans-appartenir
(2) Jean-François Barbier-Bouvet. Les nouveaux aventuriers de la spiritualité. Enquête sur une soif d'aujourd'hui. Media Paul (à paraitre en aout 2015)
(4) "5% des français se disent d'abord chrétiens. Une enquête du Monde des religions". Sur ce site : https://www.temoins.com/jean-hassenforder-5-de-francais-se-disent-dabord-chretiens-une-enquete-du-monde-des-religions/.html
(5) "La vie spirituelle comme une conscience relationnelle. Une recherche de David Hay sur la spiritualité aujourd'hui" : https://temoins.com/la-vie-spirituelle-comme-une-l-conscience-relationnelle-r/.html
(6) Heelas (Paul), Woodhead (Linda). The spiritual revolution. Why religion is giving way to spirituality.Wiley, 2004. On pourra lire aussi l'interview de Linda Woodhead sur la nouvelle sociologie de la religion : https://www.socialsciencespace.com/2014/11/linda-woodhead-on-the-new-sociology-of-religion/
(7) Sur ce site : "Une théologie pour notre temps. L'autobiographie de Jürgen Moltmann" : https://temoins.com/une-theologie-pour-notre-temps-lautobiographie-de-juergen-moltmann/ Voir aussi une introduction à la pensée théologique de Jürgen Moltmann sur le blog : « L'Esprit qui donne la vie » : https://www.lespritquidonnelavie.com/
Jean-Luc Souveton - comment les chercheurs spirituels interpellent nos communautés chrétiennes?

