DOSSIER : l'apologie catholique de la résurrection du Christ

La résurrection de Jésus-Christ est un fait qui se prouve par:
I. L'autorité des témoins oculaires
Les témoins oculaires sont ceux à qui il a été donné de contempler de leurs yeux le corps du Christ, sorti glorieux du tombeau. Le nombre de ces témoins est considérable: ce sont les 11 apôtres, les saintes femmes qui avaient suivi Jésus de Galilée en Judée, les 120 disciples mentionnés par saint Luc (Act. I, 15, 21-22), les 500 spectateurs dont parle saint Paul (1 Cor. 15, 16), et saint Paul lui-même. Leurs dépositions sont consignées dans des monuments historiques d'une authenticité incontestable, à savoir dans les quatre Évangiles, dans les Actes des apôtres et dans la première Épitre aux Corinthiens.
Selon les règles de la critique, comme selon le sens commun, toute attestation mérite créance lorsqu'elle émane de personnes qui, connaissant la vérité, l'ont fidèlement transmise. En d'autres termes, pour qu'il soit permis de rejeter la valeur d'un témoignage, il faut que les témoins aient pu se tromper ou en imposer aux autres. Or, les témoins immédiats de la résurrection sont à l'abri de tout soupçon d'erreur ou de supercherie: ils n'ont pas été trompés, ils n'ont pas voulu tromper, et l'auraient-ils voulu, ils n'y auraient pas réussi.
1°) Toute erreur de leur part est évidemment inadmissible pour qui se rappelle des circonstances de la résurrection et des apparitions du Christ. Après avoir vu leur maître souffrir et expirer sur la croix, après l'avoir eux-mêmes enseveli et déposé dans le tombeau, les disciples l'ont revu vivant, non pas dans un moment d'exaltation passagère, non pas en songe, à la faveur du sommeil, pendant l'horreur d'une profonde nuit, mais en plein jour, à la clarté du soleil, à toute hure, dans la parfaite et tranquille possession d'eux-mêmes et de leurs facultés, lorsqu'ils étaient bien plus portés au découragement et à l'incrédulité que disposés aux illusions d'une aveugle confiance.
Les 11 apparitions de Jésus ressuscité. Elles se sont produites fréquentes et entourées des circonstances les plus diverses, durant l'espace de 40 jours (Act. 1, 3 et s.), bien que, vraisemblablement, les soures indiquées ci-dessus ne les mentionnent pas toutes.
Jésus se montra :
1 - à Marie-Madeleine, pleurant près du tombeau (Marc 16, 9; Jean 20, 11-18)
2 - aux saintes femmes retournant du sépulcre à la ville (Mat. 28, 9-10)
3 - au chef des apôtres (Luc 24, 34 ; 1 Cor.3)
4 - aux disciples d'Emmaüs, avec lesquels il voyagea et prit son repas du soir, auxquels il expliqua les Écritures et leur reprocha leur incrédulité (Luc 24, 13-35 ; Marc 16, 12-13)
5 - aux disciples rassemblés dans le cénacle et assis à table, en l'absence de Thomas (Marc 16, 14 ; Luc 24, 36-43 ; Jean 20, 19-23 ; 1 Cor. 15, 5). Jésus conversa longuement et mangea avec eux, il les reprit de leur défiance et leur conféra le pouvoir de remettre les péchés dans le sacrement de pénitence. Ces cinq apparitions eurent lieu le jour même de la résurrection. Huit jours après, le Christ apparut de nouveau :
6 - aux disciples réunis, et il invita l'incrédule Thomas à toucher les plaies de ses pieds, de ses mains et de son côté (Jean 20, 24-29). Il se montra ensuite :
7 - à cinq apôtres et à deux autres disciples pêchant dans le lac de Génézareth, et saint Jean a consacré à de fait tout son dernier chapitre. Puis :
8 - à 500 personnes sur une montagne de la Galilée, plus solennellement, en accomplissant une promesse maintes fois rappelée dans l'Évangile (Mat. 28, 16 et s. ; 1 Cor. 15, 6)
9 - à Jacques encore, "le frère du Seigneur" (1 Cor. 15, 7)
10 - aux apôtres, à leur table de Jérusalem, en leur commandant d'attendre dans la ville sainte la descente du Saint-Esprit; puis, se dirigeant avec eux vers Béthanie, il monta au ciel en présence d'au moins 120 disciples (Marc 15, 19 ; Luc 24, 50-52 ; Act. 1, 1-15)
11 - à saint Paul (Act. 9, 3 et s. ; 1 Cor. 15, 8)
Serait-il incroyable que tant de témoins, différents d'âge, de sexe, de caractère, d'éducation, de position sociale, en tant de lieux et de temps divers, aient été dupes d'une illusion de leurs sens? Que tous ensemble aient pensé voir, entendre, toucher ce qui n'existait pas? Qu'avec un accord merveilleux ils aient pris un vain fantôme, une création de leur imagination maladive, pour une réalité vivante, pour une personne qu'ils connaissaient par des relations quotidiennes de plusieurs années?
Si une telle hypothèse pouvait être admise, il faudrait renoncer à toute certitude expérimentale, fermer à jamais tous les livres d'histoire, douter du jour qui nous éclaire. Affirmer, dans une pareille erreur une constance et une harmonie si étonnantes, ce serait, de la part d'un rationaliste, vouloir échapper à un miracle par l'affirmation d'un autre miracle.
2°) Les premiers témoins de la résurrection du Christ n'ont pas voulu tromper. Les critiques les plus sévères reconnaissent l'ingénuité et la bonne foi des évangélistes, prouvée par toute la suite et la couleur de leurs récits, ainsi que par l'aveu répété de leur ignorance et de leurs fautes. Personne, même parmi les rationalistes, n'a osé contester la parfaite véracité de saint Paul, non plus que l'authenticité de son témoignage. Les disciples de Jésus ont donné de leur sincérité un gage indiscutable, en mourant par la foi, et tout penseur sérieux dira avec Pascal: "Je crois à des témoins qui se font égorger."
D'ailleurs, quelle raison, quelle fin, pourrait-on assigner à l'imposture? On est en droit de le demander; car l'homme ne trahit pas la vérité de gaieté de coeur et sans y être poussé par quelque mobile. Or, il est impossible de donner à cette question une réponse satisfaisante, vu la situation des disciples après la mort de leur Maître. Ou bien les disciples croyaient à la mission céleste et à la divinité du Christ et s'attendaient à le voir secouer bientôt les liens de la mort, ou bien ils n'y croyaient pas et, par suite, n'espéraient plus rien de lui.
Dans la première supposition, ils devaient se reposer sur lui-même du soin de manifester sa résurrection, telle qu'il l'avait prédit; et si leur attente venait à être déçue, il ne leur restait plus qu'un parti à prendre: abandonner la cause et renier la mémoire d'un homme qui les avait indignement abusés. C'est ainsi assurément qu'ils auraient agi, le langage des disciples d'Emmaüs nous le fait bien voir: "C'est de lui que nous espérions la rédemption d'Israël, mais voici déjà le troisième jour que ces choses se sont passées." (Luc 24, 21)
Dans l'hypothèse contraire, il aurait fallu qu'un avantage, un intérêt quelconque les engage à créer la fable de la résurrection et qu'ils entrevoient en outre la possibilité de lui recruter des adhérents. Mais aucune de ces deux conditions ne se vérifiait. Leur entreprise ne pouvait leur attirer que des malheurs et des châtiments bien mérités. Du côté des hommes, ils n'avaient à attendre que la haine des Juifs, des persécutions, une mort ignominieuse et cruelle, pareille à celle de Jésus. Du Côté de Dieu, ne s'exposaient-ils pas à la peine temporelle et éternelle réservée au mensonge, au blasphème, à l'impiété de l'idolâtrie? Enfin, étaient-ils assez aveugles et téméraires pour ne pas comprendre que leurs efforts étaient d'avance voués à échouer misérablement?
3°) Quand bien même les premiers témoins de la résurrection du Christ auraient voulu tromper, Ils n'auraient pas pu. Pour réussir à s'imposer au monde, il fallait:
1 - enlever le corps de Jésus et le faire disparaître
2 - persuader le genre humain que ce corps était sorti vivant du tombeau
Or, il y avait là deux difficultés insurmontables:
1 - Le sépulcre avait été fermé au moyen d'une grosse pierre soigneusement scellée, et des soldats romains avaient été postés devant. Quelle moyen dans ces conditions, d'opérer un enlèvement? Est-ce la corruption des gardes, la force ouverte ou la ruse que les disciples auraient pu employer? Il n'y a pas à sortir de ces trois suppositions.
a) D'abord, pour essayer de s'assurer la complicité des gardes, les disciples, que nous connaissons, avaient-ils l'impudence, la perversité et les richesses nécessaires? Pouvaient-ils espérer que tous les soldats se laisseraient séduire? Qu'aucun ne les trahirait pas? Que le conseil des Juifs garderait le silence, au lieu de rechercher les coupables et de les punir ou de les faire punir sévèrement?
Les membres du Sanhédrin avaient pris tant de précautions contre la fraude; ils avaient demandé une garde au gouverneur, ils avaient apposé au sépulcre le sceau de l'autorité publique, ils étaient et ils se montraient si intéressés à empêcher toute supercherie! Et l'on aurait pu imaginer un seul instant leur inaction éventuelle?... Cette première hypothèse est trop absurde, pour s'être même présenté à l'esprit des disciples.
b) Dira-t-on avec plus de vraisemblance que les disciples pouvaient faire usage de violence sur les soldats? Mais quoi! La timidité des apôtres est-elle donc oubliée? Tous tremblent à l'approche des juifs, tous s'enfuient pendant la passion, abandonnant lâchement m-leur Maître; Pierre le renie avec serment à la voix d'une servante; seul, Jean se trouve avec la Mère du crucifié au pied de la croix. Et l'on voudrait que ces mêmes hommes aillent attaquer ouvertement les représentants armés du procurateur? Et puis, à quoi bon? Pareille entreprise ne provoquerait-elle pas un grand éclat et ne ruinerait-elle pas tout espoir de tromper le public?
c) Quant à la ruse, que d'impossibilités s'accumulent autour de cette dernière ressource! Il faut, pour en user, que tous les gardes dorment et qu'ils soient plongés dans un sommeil si profond que nul ne vienne à se réveiller! C'est ce moment que les disciples auront soin de choisir pour se glisse en nombre jusqu'au sépulcre, au milieu des soldats, pour rouler sans bruit la grosse pierre, pour emporter la dépouille mortelle de Jésus, après avoir pris le temps de la débarrasser du suaire et des bandelettes.
On conviendra qu'une telle résolution et un tel acte supposent chez leurs auteurs une intrépidité et un sang-froid dont les disciples n'avaient guère donné preuve. N'oublions pas également que, s faibles et si peureux, si simples et si bornés qu'ils se soient montrés jusque-là, il fallait qu'aucun d'eux ne se trouble, ni ne se trahisse, soit par suite de remords, soit au milieu des enquêtes auxquelles ils n'allaient certainement échapper, soit devant les menaces ou les mauvais traitements qui ne leur seront sans doute pas épargnés. Enfin, il leur est nécessaire de cacher le corps du Christ en lieu si sûr que personne ne puisse l'y découvrir. Encore une fois, quelle ruse étrange! Ou plutôt, quelle conception extravagante!
2 - La seconde difficulté était de persuader au monde que Jésus était ressuscité, tandis qu'on n'aurait fait que cacher son corps. Mais il fallait pour ça:
a) qu'on trompe les nombreux disciples qui n'avaient pas trempé dans le complot, qu'on leur procure même, je ne sais comment, l'illusion fréquente d'apparitions fantastiques, qu'on les amène à croire ces apparitions imaginaires d'une foi si ferme qu'ils soient décidés à affronter les plus horribles tourments, la mort même, plutôt que d'élever le moindre doute sur la réalité de la résurrection de Jésus-Christ. Et ce n'est pas tout:
b) il fallait que tous les complices se soient entendus entre eux et convainquent que, auteurs ou fauteurs d'une même intrigue, ils auraient tous à témoigner d'une égale et même énergie, en se raidissant contre leurs remords et en se laissant stupidement mettre à mort... uniquement pour le plaisir d'assurer le succès d'une infâme fourberie.
c) Il fallait encore que cette affirmation s'impose aux Juifs qui haïssaient Jésus, aux païens qui redoutaient sa pauvreté et insultaient à la folie de sa mort sur une croix.
d) Il fallait enfin que les apôtres du Christ convertissent le monde entier par cette simple affirmation et sans l'appuyer sur des miracles; car pour des miracles, il n'y avait pas à en attendre, Dieu ne pouvant en faire faveur à de vils imposteurs.
On voit combien à d'invincibles obstacles se serait heurté tout projet de tromperie, si les disciples en avaient été capables. Nous concluons donc que l'attestation des témoins oculaires, de quelque côté qu'on l'envisage, constitue pour la certitude historique de la résurrection de Jésus une base inébranlable.
II. Les témoignages des ennemis du Christ
Ces ennemis sont juifs et païens. Quelques-uns des légionnaires, gardiens du sépulcre, vont raconter aux princes des prêtres (Mat. 28, 11-15) les prodiges qui se sont passés au Calvaire, qu'un tremblement de terre a eu lieu, que des anges sont apparus, que le sépulcre est vide, que la grosse pierre qui en fermait l'entrée a été écartée et renversée; et les princes des prêtres, au lieu de révoquer ce qu'on leur rapporte, sans même essayer d'expliquer les faits naturellement, ne trouvent rien de mieux, après en avoir délibéré, que d'acheter la complicité des soldats et de répandre par eux le bruit que le corps avait été enlevé pendant que la garde dormait.
Si cela était vrai, les sanhédrites eux-mêmes ne se seraient-ils pas empressés de dénoncer l'enlèvement au procurateur romain, de réclamer la punition et des gardes prévaricateurs et des disciples ravisseurs, pour qu'il soit juridiquement constaté que le cadavre du Christ n'avait disparu que par le fait des adeptes de la nouvelle secte? Quelle meilleure preuve de la résurrection pourrions-nous donner que l'attitude du grand conseil?
Mais l'aveu forcé des membres du sanhédrin n'est rien à côté de celui de Jérusalem toute entière. c'est dans cette ville que, 50 jours après Pâques, les apôtres commencent à prêcher, de la manière la plus publique et la plus solennelle, Jésus ressuscité. La résurrection du Christ, c'est LE miracle qu'ils donnent pour fondement à la religion. Et du sein de ces multitudes auxquelles ils s'adressent, personne ne se lève pour les confondre. il s'agissait d'un évènement capital, récent, éclatant, pour lequel les moyens de contrôle étaient abondants et faciles; les apôtres l'affirment, nul ne contredit.
Leur prédication allait à l'encontre des préjugés les plus invétérés, des intérêts les plus graves: elle atteignait, pour ainsi dire, en pleine poitrine les Sadducéens, adversaires obstinés de toute résurrection; elle devait blesser les prêtres, les anciens du peuple, les scribes, dont elle tendait à renverser l'autorité; elle accusait la nation juive toute entière de résistance au Messie envoyé de Dieu, et de déicide; et elle ne soulève aucune accusation d'erreur ou de tromperie. On s'empare il est vrai des apôtres, on leur défend à plusieurs reprises de parler au peuple, on les fait battre de verges pour avoir annoncé la résurrection du Christ (Act. 4, 5); mais on se garde bien d'entrer en discussion avec eux ou de contester la vérité de leurs déclarations.
N'y a-t-il pas là un silence embarrassé qui est très significatif? L'opposition des Juifs continuera; mais elle se manifestera toujours par des vexations, des emprisonnements, des meurtres, et jamais par la moindre tentative de réfutation (Act. 6-9). Et Paul, d'abord l'instrument le plus ardent de ce fanatisme persécuteur, ne tardera pas à corroborer la vérité chrétienne d'un témoignage dont la valeur défie toute contestation.
III. D'autres faits antérieurs et postérieurs concordants
Ces faits se regroupent de telle manière à la résurrection du Christ qu'ils forment comme un faisceau de preuves indestructibles. On connaît les guérisons et autres opérations merveilleuses qui remplirent la vie publique de Jésus, notamment la résurrection de la fille de Jaïre, du fils de la veuve de Naïm et de Lazare. N'est-il pas évident que tous ces prodiges tendent à un but commun, qui est d'établir la divinité de leur auteur, que tous se tiennent et se fortifient mutuellement? La réalité des uns, une fois constatée, est déjà un gage de la réalité des autres.
Mais l'établissement même du christianisme, son extension rapide, le nombre, la variété, la conviction inébranlable de ses adhérents, leur indomptable constance au milieu des tourments et en face de la mort, les miracles qui ont partout sanctionné l'enseignement des apôtres, constituent un autre phénomène complexe, absolument inexplicable sans la résurrection du Christ. Dès les deux premiers discours de saint Pierre à Jérusalem, 8000 hommes se convertissent (Act. 2, 41 ; 4, 4), et ainsi ils font acte d'adhésion publique à la résurrection du Christ. C'est en effet pare qu'on leur a priyvé ce fait, c'est pour avoir vu le boiteux de naissance guéri instantanément au nom et par la foi de Jésus crucifié et ressuscité (Act. 3, 6-1§ ; 4, 10) qu'ils reçoivent le baptême.
Pour saint Pierre, comme pour ses collègues, la vérité de la résurrection est à la base de toute la prédication évangélique. Les apôtres sont jetés en prison par les Juifs "pour avoir annoncé en Jésus la résurrection des morts" (Act. 4, 2-3). Mais à peine remis en liberté, "ils rendent témoignage avec une grande force de la résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ" (Act.4, 33). Aux princes des prêtres qui leur reprochent de n'avoir pas tenu d'une première défense et des menaces du sanhédrin, voilà ce qu'ils répondent: "Il faut plutôt obéir à Dieu qu'aux hommes. Le Dieu de nos pères a ressuscité Jésus, que vous aviez fait mourir en croix. C'est ce Jésus que la puissance divine a exalté comme prince et Sauveur, pour donner à Israël pénitence et rémission des péchés. Or, nous sommes témoins de ces choses, nous et l'Esprit-Saint que Dieu a donné à toux ceux qui lui obéissent" (Act. 5, 29-32). On le voit bien, c'est le fait dûment avéré de la résurrection de Jésus qui réunit si rapidement autour du collège apostolique une nombreuse communauté de fidèles.
Ces nouveau convertis étaient su le théâtre même de l'évènement; ils pouvaient interroger les juifs et les gardes, visiter le tombeau, constater la notoriété publique, confronter les témoignages des apôtres avec ceux de leurs ennemis; ils se sont donc prononcés en pleine connaissance de cause. Mais ce n'était là que le commencement d'une immense révolution dans les idées religieuses de l'époque: bientôt la doctrine chrétienne se répandra dans toute la Judée, dans la Syrie, notamment à Antioche; elle passera en peu de temps, grâce surtout au zèle de Paul, à Éphèse, à Corinthe, à Athènes, à Philippes, à Alexandrie, à Rome, en d'autres villes importantes; et partout des légions de néophytes surgiront, qui engageront leur amour au Dieu mort et ressuscité.
Pourrait-on croire que tant d'hommes de toutes nationalités, de toutes conditions, auraient renoncé sans des motifs puissants, sans des preuves solides, sans le stimulant irrésistible de l'évidence, sans les miracles des prédicateurs, à leurs habitudes faciles, à leurs vieilles croyances ou superstitions, pour se lancer à l'aveugle dans une secte inconnue? Croit-on que des Juifs et des païens en si grand nombre aient embrassé le christianisme à la légère? Le christianisme, remarquons-le bien, ne pouvait présenter aucun attrait naturel, ni aux Israélites, ni aux gentils; tout devait au contraire, les en éloigner. Ce n'était pas une de ces nouveautés qui, flattant les passions humaines, l'ambition, la vanité, ou l'amour du plaisir, bénéficient de leur complicité.
Pour le Juif charnel et grossier, il s'agissait de renoncer à l'espoir de ce Messie glorieux, puissant, qu'il s'était figuré; il fallait reconnaître et adorer comme Fils unique de Dieu celui qui avait été mis à mort par le grand conseil et qui avait expiré sur le bois infamant de la croix.. Il fallait s'attacher à la doctrine et aux exemples d'un maître qui avait dit: "Mon royaume n'est pas de ce monde." Les païens voluptueux et orgueilleux, en recevant le baptême, s'engageaient à professer une religion de renoncement et de privations, qui exaltait la pauvreté, qui imposait la chasteté, le pardon des injures, l'amour des ennemis. Assurément, de puissants motifs étaient nécessaires à tous pour les déterminer à embrasser une institution de ce genre.
Et si tous les motifs aboutissaient au miracle de la résurrection, s'ils en dépendaient nécessairement et évidemment, avec quelle sévère attention les intéressés n'ont-ils pas dû examiner ce fait! Dès lors, la foi profonde des premières générations chrétiennes et leur constance à mourir pour l'attester doivent être à nos yeux d'un poids immense.
IV. Le rationalisme vaincu par le bon sens
1°) Les miracles rapportés soit dans les Évangiles soit dans les Actes des Apôtres méritent autant de créance que la résurrection elle-même, et cela précisément à cause de leur caractère miraculeux. Pourtant les rationalistes protestent : "Comment prétendre, par exemple, qu'on doive suivre à la lettre des documents où se trouvent des impossibilités? (Ernest Renan) Les 12 premiers chapitres des Actes sont un tissu de miracles. Or, une règle absolue de la critique, c'est de ne pas donner place dans les récits historiques à des circonstances miraculeuses." Mais nous répondrons à Renan et à ses amis: toute la question est de savoir si les faits et les récits du Nouveau Testament nous sont garantis par des témoins dignes de foi. S'il en est ainsi, comme nous l'avons argumenté, et comme les rationalistes eux-mêmes nous l'accordent là où il ne s'agit pas d'évènements miraculeux, pourquoi se permettre un choix parmi ces témoignages?
Les faits supposés miraculeux ne sont pas plus difficiles à observer ni à rapporter fidèlement que des faits du même genre produits par une cause naturelle: il suffit ici, comme pour tout phénomène sensible, d'avoir de bons yeux, de bonnes oreilles, ainsi que des sens sains et disponibles, et de vouloir attester toute la vérité et rien que la vérité. Pourquoi donc admettre une exception au préjudice des faits présentés comme surnaturels? Il y a là, soit une inconséquence totalement arbitraire, soit une exclusion du miracle a priori.
Renan a beau s'en défendre, en ajoutant à la suite des paroles rapportées ci-dessus", que "cela n'est pas la conséquence d'un système métaphysique", que "c'est tout simplement un fait d'observation", il se réfute lui-même à l'avance: car de quel droit appelle-t-il le miracle une impossibilité, s'il ne s'appuie pas sur un principe ou un préjugé métaphysique? S'il ne repousse pas le miracle a priori, qu'il nous dise pourquoi des preuves et des témoignages, valables en tout autre cas, sont insuffisants, de nulle valeur, dès qu'il s'agit du miracle. Qu'il daigne nous expliquer pourquoi il faudrait "un miracle à Paris, devant des savants compétents", comme si un fait matériel, extérieur, public, tel que la guérison instantanée d'un aveugle, d'un paralytique, le rappel d'un mort à la vie, ne pouvait être constaté par des multitudes aussi sûrement qu'un membre académique.
Les preuves de la possibilité du miracle sont multiples bien sûr (voir le "dossier Miracle" dans le moteur de recherche mediadedieu.net). Elles ne sauraient être sérieusement mises en doute, par celui qui croit comme nous à l'existence d'un Dieu libre et personnel. On connait le mot de Rousseau, qui voulait faire enfermer quiconque dénierait à la divinité la puissance des miracles. "J'admets, dit un auteur plus récent, que précisément parce que Dieu a établi des lois qui régissent le monde physique, il peut, à son gré, en suspendre l'action, s'il a quelque motif pour cela. Eh quoi! Un machiniste à la faculté de ralentir, de précipiter ou d'arrêter la marche de la locomotive qu'on lui a confiée, et Dieu serait enchaîné à son oeuvre, de façon à en être, non plus le maître, mais l'esclave? Parce qu'il a établi que l'humidité et la chaleur sont des conditions pour la germination des plantes, il ne pourra plus faire germer un grain de blé sans chaleur et sans humidité? C'est simplement absurde."
2°) Le rationalisme, qui rejette les miracles de l'ordre physique, a tort également de ne pas admettre l'argument tiré des faits de l'ordre moral. il ne veut voir dans l'établissement du christianisme , comme dans celui des autres religions, qu'un évènement purement humain et naturel, qui ne peut par conséquent confirmer en aucune façon la réalité de la résurrection du Christ. "Certainement", dit Renan, la formation du christianisme est le plus grand fait de l'histoire religieuse du monde. Le bouddhisme, le babisme ont eu des martyrs aussi nombreux, aussi exaltés, aussi résignés que le christianisme. Les miracles de la fondation de l'islamisme sont d'une toute autre nature, et j'avoue qu'ils me touchent peu. Il faut cependant remarquer que les docteurs musulmans font sur l'établissement de l'islamisme, sur sa diffusion comme par une trainée de feu, sur ses rapides conquêtes, sur la force qui lui donne partout un règne si absolu, les mêmes raisonnements que font les apologistes chrétiens sur l'établissement du christianisme, et prétendent montrer là clairement le doigt de Dieu."
Rien n'est moins justifiable devant la raison et l'histoire que ces assimilations:
1. Comment comparer la diffusion de l'islamisme à celle du christianisme? Ne savons-nous pas que celui-ci, selon l'ordre même du Christ, ne devait se propager et ne s'est propagé en effet que par la persuasion, par la douceur et la patience? Jésus avait envoyé ses apôtres "comme des agneaux au milieu des loups", il n'avait fait entrevoir à ses disciples que persécutions et mépris à supporter pour la foi; et l'on sait comment ses prédictions se sont réalisées trois siècles durant. il y a loin de là aux moyens de propagande de l'islamisme qui ont toujours été principalement la violence et la force des armes, sans parler des doctrines ou des institutions qui, comme le divorce et la polygamie, lui assuraient l'appui des préjugés nationaux et des passons humaines.
Qu'il nous suffise de renvoyer à la sourate 4 verset 69-76, 83, 88 et passim, et à toute la sourate 47 celui qui voudra se convaincre par ses propres yeux de l'obligation imposée à tout musulman de faire la guerre aux infidèles, de les réduire en captivité et, au besoin, de les exterminer. "Lorsque vous rencontrerez des infidèles, dit Mahomet (sourate 47, 4), tuez-les jusqu'à en faire un grand carnage, et serrez les entraves des captifs que vous aurez pris." Les origines des deux religions sont donc totalement différentes, et elles nous expliquent ce raisonnement de Pascal: "Enfin, cela est si contraire, que si Mahomet a pris la voie de réussir humainement, Jésus-Christ a pris celle de périr humainement: et au lieu de conclure que, puisque Mahomet a réussi, Jésus-Christ a bien pu réussir, il faut dire que, puisque Mahomet a réussi, le christianisme devait périr s'il n'eût été soutenu par une force toute divine."
Quant aux miracle de la fondation de l'islamisme, à qui donc Renan en veut-il faire accroire en les vantant? Nous savons qu'au dire de quelques biographes arabes, la vie du Prophète n'aurait été qu'une suite non interrompue de merveilles. Mais nul historien n'a jamais pris ses assertions au sérieux; et la raison en est aussi simple que convaincante: le Coran même, qui reconnaît expressément la mission divine de Jésus et sa puissance de thaumaturge (Sourate 2, 234; 3, 48), avoue non moins clairement que cette puissance a été refusée à Mahomet. Aux Juifs, aux chrétiens, aux idolâtres de la Mecque, qui souvent le sollicitent, qui le mettent en demeure d'établir son autorité par des actions surnaturelles, le fils d'Abdallah répond invariablement par le même aveu (Sourate 21, 5, 6); 6, 7-10, 34; 13, 28, 34; 27, 91-94).
Voici ce que nous lisons dans ce dernier verset: "Les infidèles disent: Nous ne te croirons jamais, à moins que tu ne fasses jaillir du sol une source d'eau vive, qu'un fragment du ciel ne tombe sur nous, ou que tu n'amènes Dieu et les anges comme garants de ta parole; que nous ne te voyions possesseur d'une maison ou d'un verger planté de palmiers et de vignes, et que tu ne fasses sortir des torrents du milieu de ce verger; que tu ne montes aux cieux au moyen d'une échelle et que tu ne nous en apportes un livre que nous puissions lire tous. - Réponds leur: Louange à mon Dieu! suis-je donc autre chose qu'un homme et qu'un apôtre?" Mais cette déclaration d'impuissance, que la vérité et la nécessité arrachent au fondateur de l'islamisme n'empêchera pas Renan d'écrire, pour les besoins de la cause rationaliste: "Les miracles de Mahomet sont écrits aussi bien que les miracles de Jésus, et certes les biographies arabes de Mahomet, celle d'Ibn-Hischam, par exemple, ont un caractère bien plus historique que les Évangiles. Est-ce que nous admettons pour cela les miracles de Mahomet?" On peut juger par ce qui précède de la valeur de pareilles affirmations.
2. Les martyrs bouddhistes sont on prétend nous opposer le nombre, la constance etc. n'ont jamais existé. Ainsi l'affirment aujourd'hui les spécialistes les plus autorisés et les moins suspects de tendresse pour le christianisme. Quelques historiens ont pu jadis , pour expliquer l'extinction totale et subite du bouddhisme dan l'Inde, au VIIème siècle, supposer qu'elle avait été amenée par des persécutions sanglantes. Mais un indianiste distingué, que personne ne récusera, Mr Barth, dans son livre sur les Religions de l'Inde, repousse cette hypothèse comme entièrement arbitraire et insoutenable. "Jusqu'ici, nous dit-il, on n'a jamais produit d'argument sérieux pour établir que le bouddhisme ait été soit avant son complet épanouissement, soit aux jours de son déclin, l'objet de rigueurs quelque peu durable et générales.
Au contraire, les documents les plus autorisés, les médailles et les inscriptions, prouvent de la part des pouvoirs civils une tolérance exceptionnellement généreuse. Dans le temps même où, selon d'absurdes légendes, Çanikara aurait exterminé les bouddhistes depuis l'Himalaya jusqu'au cap Comorin, nous rencontrons les noms de princes vichnouites, qui enrichissaient de leurs largesses une religion soeur du bouddhisme, le jaïnisme, que les brahmanes détestaient à l'égal du bouddhisme; et ces indications ne sont pas démenties par les monuments de la littérature contemporaine."
3. Idem pour le babisme. Les partisans de cette secte panthéiste, révolutionnaires en politique autant que novateurs en religion, prirent les armes pour se défendre contre le roi de Perse. ils purent, grâce à la force et l'entrain acquis par la lutte même, soutenir un moment les ardeurs d'un fanatisme extraordinaire. Mais, enfin vaincus et ayant vu un certain nombre de leurs livrés au dernier supplice, ils ont cessé, après moins de dix ans d'existence (1847-1852), de se montrer au grand jour, pour devenir une société secrète, et l'on ignore même si la secte n'est pas complètement éteinte. Peut-on de bonne foi comparer les quelques centaines d'exaltés qui, pris les armes à la main, ont montré un certain courage en présence de la mort, aux martyrs que le christianisme a comptés pendant les trois premiers siècles?
Dans les Acta martyrum, édités avec tant de savoir critique par dom Ruinart, respirent en général la sérénité et le calme de la vérité, non le fanatisme. L'émotion, lorsqu'elle y paraît, naît d'une conviction sérieuse. Les supplices infligés aux premiers chrétiens, loin d'arrêter la diffusion du christianisme, l'ont rendue plus éclatante et plus rapide, selon le mot célèbre de Tertullien: Sanguis martyrum semen christianorum.
Il nous est donc permis de reprendre notre conclusion fondée sur l'établissement de l'Église. Son évidence est telle que Mr Edouard Reuss, protestant de l'école libérale, rationaliste très avancé sur une foule de questions de critique et d'exégèse, n'a pu lui refuser son assentiment. Quoi qu'on pense, nous dit-il, des obscurités de détail qui planent sur le récit de la résurrection de Jésus, "il restera toujours ce fait incontestable, que l'Église qui subsiste depuis près de 20 siècles a été bâtie sur ce fondement, qu'elle en est donc pour ainsi dire une attestation vivante, et qu'à vrai dire c'est elle qui est sortie du tombeau du Christ, avec lequel selon toutes les probabilités, elle y serait autrement restée enterrée à jamais."
V. Jésus ne serait pas mort et personne n'a vu Jésus ressusciter, donc...
1°) D'abord Paulus et l'école naturaliste qui nous disent: Jésus n'était pas mort, il a été moins de six heures sur la croix, et nous avons dans Josèphe l'exemple d'un condamné qui, détaché de la croix dans la journée, a survécu, Barth allant jusqu'à supposer que Jésus s'exposa par calcul au crucifiement, "comptant qu'en inclinant de bonne heure la tête, il serait bientôt détaché de la croix, et qu'ensuite il serait guéri par des hommes instruits en médecine, parmi ses associés secrets, afin d'enthousiasmer en même temps le peuple par l'apparence d'une résurrection; D'autres se bornent à rapporter ce plan à ses disciples: ceux-ci l'auraient jété par un breuvage dans une mort apparente et détaché à temps de la croix.
1. Tout vient de la nécessité d'éviter à tout prix le miracle. Strauss l'avoue ingénument: admettre qu'un mort est revenu à la vie, dit-il, ce serait admettre "une intervention immédiate de Dieu dans le cours régulier de la vie de la nature, intervention incompatible avec des idées éclairées sur le rapport de Dieu au monde. Aussi, les modernes ont-ils posé très précisément le dilemme suivant: ou Jésus n'est pas véritablement mort, ou il n'est pas véritablement ressuscité."
2. Mais que fait-on dans ce cas du témoignage des quatre évangélistes, qui affirment la mort en termes formels? Pas plus que les autres qui n'ignoraient rien des effets du crucifiement. Saint Jean dit que les Juifs, afin que les corps ne demeurent pas à la croix le jour suivant, premier jour de la fête et jour de sabbat, demandèrent qu'on envoie des soldats pour rompre les jambes des suppliciés, c'est à dire leur donner le coup de grâce (Jean 19, 31); et d'autre part, quand Joseph d'Arimathie vint demander le corps de Jésus, Pilate, selon saint Marc (Marc 15, 44) s'étonna qu'il dut déjà mort.
3. Le centurion, solennellement interpellé par le gouverneur, lui confirma le trépas de Jésus (Marc 15, 44-45).
4. Les soldats épargnèrent à Jésus de lui briser les jambes, parce qu'ils le voyaient mort; mais ils lui enfoncèrent le fer d'une lance dans le côté. Des médecins illustres, parmi lesquels ont peut citer les deux Grimm d'Iéna, ont montré que le coup porté à un homme aussi épuisé que l'était Jésus, après la flagellation, le couronnement d'épines, les fatigues de la voie douloureuse, après les souffrances du prétoire, souvent par elles-mêmes mortelles aux patients ne pouvait qu'infailliblement l'achever. Du reste, il était précisément donner pour enlever tout doute sur la réalité de la mort.
5. Comment Jésus ne serait-il pas mort dans le tombeau, s'il y avait été mis en vie? Comment, déjà si faible, aurait-il résisté à l'oppression des bandelettes et du suaire, au froid excessif d'une grotte creusée dans le roc? Les aromates parmi lesquels il fut enseveli, excellents pour conserver un mort, n'auraient d'autre effet, dans un caveau étroit et soigneusement fermé, que de faire mourir un vivant.
6. Quant à l'exemple allégué dans l'objection sur l'autorité de Josèphe, Strauss s'est chargé de le réduire à sa juste valeur: "De trois hommes crucifiés qui, il semble, furent détachés donnant encore des signes de vie, un seul réchappa, malgré les soins médicaux les plus empressés. Il est donc bien difficile de voir comment cela rend vraisemblable que Jésus, qui fut détaché présentant déjà tous les signes de la mort, revint à la vie, complètement de lui-même, sans aucun secours médical."
7. A qui fera-t-on croire que les sanhédrites aient permis qu'on les trompe et qu'on trompe le public sur un fait aussi important? Cette considération a forcé l'assentiment des rationalistes eux-mêmes: "la meilleure garantie que possède l'historien sur un point de cette nature, dit Renan, c'est la haine soupçonneuse de Jésus. ils devaient veiller à ce qu'il fut bien mort. Quelle qu'aient pu être à certaines époques la négligence des anciens en tout ce qui était ponctualité légale et conduite stricte des affaires, on ne peut croire que, cette fois, les intéressés n'aient pas pris, pour un point qui leur importait si fort, quelques précautions."
8. Quant même nous accorderions, contre toute évidence, l'incertitude de la mort de Jésus, il resterait encore à nos adversaires à nous dire comment il s'est assez promptement remis pour sortir inaperçu du tombeau, soit seul, soit avec le secours de ses disciples, pour apparaître immédiatement en différents lieux, dans des circonstances inexpliquées et naturellement inexplicables, pour faire un long voyage le soir même du dimanche, malgré les plaies profondes de ses pieds, pour gagner bientôt la Galilée, enfin revenir à Jérusalem et monter au ciel le quarantième jour en disparaissant d'une manière absolument mystérieuse... On souffre, dit un apologiste, à voir les arguties par lesquelles la conscience humaine cherche à échapper à la certitude divine.
9. Une citation de Reuss résume au fond très bien la tonalité générale: "L'apologétique peut aujourd'hui s'épargner la peine de discuter sérieusement certaines explications imaginées autrefois pour écarter le miracle, telles que la supposition d'une simple léthargie, de laquelle Jésus serait peu à peu revenu; ou celle d'une fantasmagorie organisée par des chefs de partis occultes, à l'effet de faire prendre le change aux disciples; ou celle d'un mensonge sciemment mis en circulation par ces derniers, et autres pareilles, tout aussi romanesques et singulières. L'histoire et la psychologie, la physiologie et le bon goût en ont fait justice depuis longtemps".
2°) Ensuite, c'est la résurrection qui n'aurait aucune réalité historique, puisque les détracteurs sont arrivés à l'impossibilité manifeste de nier la mort du Christ. "Pourquoi personne n'a vu Jésus ressusciter?", s'exclament-ils. Nous répondrons:
1. Peu importe qu'on ne l'ait pas vu sortir du tombeau, si on l'a certainement vu, entendu et touché après sa sortie. Ne suffit-il pas qu'on ait constaté sa vie après avoir dûment constaté sa mort? Supposons un homme que nous avons connu aveugle ou paralytique et qui maintenant voit ou se déplace comme nous. Douterions-nous de sa guérison, sous prétexte que nous n'étions pas à côté de lui au moment où ses yeux se sont ouverts à la lumière, quand ses membres ont fait pour la première fois preuve de souplesse et de mouvement spontané?
2. Que si on insistait pour savoir ce qui a pu déterminer Jésus à sortir inaperçu du sépulcre, sans nous arrêter à faire observer que les gardes ont pu le voir, les évangélistes étant muets sur ce point, nous dirons: Il ne nous appartient pas de sonder les motifs secrets de la divinité; Dieu ne nous doit aucun éclaircissement sur ce sujet. Ce que nous pouvons légitimement réclamer, c'est un fondement suffisant à notre foi, qui rende la soumission de notre esprit raisonnable.Les témoignages allégués plus haut satisfont du reste à cette condition.
3°) On a dit encore: Si Jésus était véritablement ressuscité, se serait-il contenté d'apparaître à ses disciples? Ne devait-il pas se montrer en public, enlever ainsi toute excuse à l'incrédulité, confondre ses juges iniques et ses ennemis en les rendant témoins oculaires de la victoire sur la mort?
1. Ne craignons pas de le redire: Jésus voulait que l'on croit à sa divinité, sa résurrection devait en être la suprême garantie. Or, il ne peut pas nous demander, il ne nous demande pas de renier notre nature d'être raisonnables, par un assentiment non motivé; il devait donc aux hommes des preuves solides de sa résurrection. Et il nous les a données.Que pouvons-nous exiger de plus? De quel droit rejetterions-nous une manifestation amplement suffisante, sous prétexte que Dieu aurait pu la faire plus éclatante ou plus variée? Est-ce à nous de prescrire arbitrairement des règles à qui est bien au-dessus de nous?
2. Si pareille prétention était admissible, Jésus ressuscité aurait dû se montrer à toutes les nations, puisqu'il les appelle toutes à la foi. Il aurait dû se présenter non seulement aux magistrats et aux Juifs de Jérusalem, mais à tous les persécuteurs de ses disciples, à tous les ennemis de sa religion naissante, en quelque lieu qu'ils soient. Il devrait même aujourd'hui ressusciter de nouveau sous les yeux des incrédules, afin de les rendre dociles à la voix de l'Église. Il n'y aura plus alors de raison de ne pas partager l'avis de Jean-Jacques Rousseau, lorsqu'il dit: "Je ne connais pas ce miracle, comme d'autres, que par les hommes. Qui a vu ce miracle? Des hommes. Qui me le rapporte? Des hommes. Toujours des hommes entre Dieu et moi! N'était-il pas plus simple qu'Il me parle lui-même?" Ne comprendra-t-on pas ce qu'ont d'absurde et d'extravagant ces conséquences rigoureusement logiques du principe contenu dans l'objection?
3. Que dans la preuve principale de la divinité de la religion, Dieu a laissé un côté où sa loyauté de l'entendement et l'humilité trouvent à s'exercer, cela est digne de sa sagesse et conforme aux voies ordinaires de sa Providence. On voudrait que Jésus en quelque sorte force ses ennemis au silence par l'éclat irrésistible de sa présence glorieuse. C'est méconnaître la manière dont Dieu sait concilier les intérêts de sa miséricorde et ceux de sa justice. S'il faut que notre foi soit fondée en raison, il faut qu'elle soit aussi méritoire et, par conséquent, libre. Jamais en matière religieuse Dieu ne violente notre volonté; toujours celle-ci peut raisonnablement croire ou orgueilleusement ricaner. C'est la loi éternelle.
4. Si les membres du sanhédrin avaient vu de leurs yeux Jésus secouant ses bandelettes et son linceul, et s'échappant glorieux du tombeau, tous auraient-ils cru à ce Messie supplicié? Si le Christ ressuscité avait parcouru les rues de Jérusalem, comme le demande Strauss, les critiques rationalistes auraient-ils unanimement admis sa divinité? Les uns et les autres auraient imaginé cent prétextes pour persévérer dans leur opiniâtreté. Qu'on se rappelle l'attitude des Juifs en présence des miracles de Jésus: ils les avaient attribués à la puissance du prince des démons. Qu'on se souvienne de ce mot profond, dans la parabole du mauvais riche: "S'ils ne croient pas Moïse et les prophètes, ils ne croiront pas davantage un mort ressuscité" (Luc 16, 31). Rousseau ne nous dit-il pas que, s'il avait vu de ses yeux un miracle, il n'en serait devenu que fou?
4°) On dit encore que les partisans de Jésus ont pu enlever son corps et répandre le bruit ensuite qu'il était ressuscité. On insiste en particulier sur l'espace de 15 heures, comprenant une nuit entière, que la synagogue aurait laissé s'écouler avant de prendre les sûretés convenables. Car ce n'est que le lendemain (Mat. 27, 62) que le sépulcre fut scellé et qu'on plaça des sentinelles autour.
1. Mais d'abord, croira-t-on que ces Juifs, si diligents et si haineux, n'ont pas jeté un coup d'oeil dans le tombeau pour s'assurer que ce qu'ils craignaient et voulaient prévenir n'était pas déjà réalisé? Le sabbat n'était pas un obstacle à la visite du monument, dès que celle-ci était motivée par un intérêt religieux; cela est attesté par les doctes juifs Maïmonide et joseph Caro. Or, ne s'agissait-il pas ici du salut de toute la théocratie? Comment supposer, du reste, que la loi sabbatique aurait tenu à distance du sépulcre ceux qu'elle n'avait pas empêchés de pénétrer dans la maison de Pilate? (Mat. 27, 62-65)
2. D'ailleurs, les 15 heures d'intervalle sont une pure chimère. Le lendemain de l'Évangile de saint Matthieu marque le sabbat légal, commençant le jour même de la mort de Jésus, au soleil couchant. Le jour des Juifs, on le sait et le Lévitique (23, 32) l'atteste formellement, était le temps compris entre deux couchers de soleil consécutifs. La préparation du sabbat, dont il est question dans saint Marc (15, 42) comme dans saint Matthieu, se terminait avec l'après-midi du vendredi. C'est donc à partir du soir du vendredi, selon notre manière de compter, que le sépulcre fut scellé et gardé. Ainsi, l'observation subsidiaire des rationalistes est réduite à néant, car reposant sur une erreur exégétique.
3. Renan se range finalement à l'avis si catégorique de Reuss: on ignorera toujours comment le cadavre de jésus a disparu du caveau funèbre; mais "on ne peut guère admettre que ceux qui ont si fortement cru Jésus ressuscité soient ceux-là mêmes qui avaient enlevé le corps". Le précurseur et le maître de Renan, Strauss, est plus franc dans ses aveux. il montre fort bien que la possibilité d'une tromperie volontaire disparait d'autant plus que les disciples de Jésus avaient, après sa mort, perdu davantage l'espérance. "Quand bien même, continue-t-il, parmi les évangiles, aucun ne proviendrait immédiatement d'un apôtre de Jésus, il est certain cependant par les Épitres de Paul et les Actes des apôtres que les apôtres eux-mêmes ont eu la conviction d'avoir vu Jésus ressuscité (...) et qu'un mensonge inventé par les apôtres eux-mêmes n'aurait pu leur donner tant de courage".
5°) Que reste-il alors pour contrer la résurrection : l'illusion d'une résurrection. Ainsi, Baur, conformément à sa théorie générale sur les miracles, ne voit dans la résurrection du Christ que la foi subjective des apôtres devenue objective; car "la foi matérielle et empirique suppose la foi interne, la foi absolue comme principe". Cela est parce cela doit être, tel a été le raisonnement des apôtres, qui ne sont donc en réalité que des visionnaires.
Strauss nous parle, quant à lui, de femmes chez qui "les sentiments s'exaltèrent jusqu'à une véritable vision purement intérieure et subjective, tandis que pour d'autres, et même pour des assemblées entières, un objet extérieur, quelque chose de sensible à la vue ou à l'ouïe, parfois peut-être l'aspect d'une personne inconnue fit l'impression d'une manifestation ou d'une apparition de Jésus... Nous avons dans l'apôtre Paul un exemple qui montre que de fortes impressions produites par la jeune communauté chrétienne purent exalter jusqu'à une christophanie et à une révolution dans les sentiments, une âme ardente et qui s'en était longtemps défendue. Et de la même façon, sans doute, c'est l'impression puissante produite par la grande personnalité de Jésus, qui a exalté jusqu'à de semblables visions ses disciples immédiats."
Pour Renan, les deux mots enthousiasme et amour expliquent tout. "L'histoire des origines religieuses nous transporte dans un monde de femmes, d'enfants, de têtes ardentes ou égarées... L'enthousiasme et l'amour ne connaissent pas les situations sans issue... Ce qui a ressuscité Jésus, c'est l'amour." Grâce, en effet, à quelques paroles du maître qu'on se rappela et à l'enlèvement de son corps, dont nous ignorons l'auteur et les circonstances, "la petite communauté chrétienne, ce jour-là (le dimanche qui suivit la mort du Christ) opéra le véritable miracle. Elle ressuscita Jésus en son coeur par l'amour ardent qu'elle lui porta... Cependant, la forte imagination de Marie de Magdala joua dans cette circonstance un rôle capital... Pierre ne vit que le caveau vide, le suaire et le linceul. Marie seule aima assez pour dépasser la nature et faire revivre le fantôme du maître exquis. Dans ces sortes de crises merveilleuses, voir après les autres n'est rien: tout le mérite est de voir pour la première fois; car les autres modèlent ensuite leur vision sur le type reçu... La gloire de la résurrection appartient donc à Marie de Magdala. Madeleine a su mieux que personne affirmer son rêve, imposer à tous la vision sainte de son âme passionnée. Sa grande affirmation de femme: "Il est ressuscité!" a été la base de la foi de l'humanité... Pouvoir divin de l'amour! Moments sacrés où la passion d'une âme hallucinée donne au monde un Dieu ressuscité!"
1. Et pourtant: ce ne sont pas seulement des "femmes, des enfants, des têtes ardentes ou égarées" qui virent le Christ ressucité. Les disciples en général, aussi bien que les 11 apôtres et Saint Paul, étaient des hommes rassis, des esprits positifs, parfois terre à terre; ils avaient tout intérêt à ne pas se tromper sur un fait de cette gravité et toute facilité pour y réussir. L'illusiondan eût-elle été possible pour quelques personnes enthousiastes, sous le coup d'une excitation passagère, n'est-il pas contraire aux lois de l'ordre intellectuel et de l'ordre moral que des multitudes nombreuses et variées, à plusieurs reprises, à de longs intervalles, en Galilée comme en Judée, en plein air comme dans le Cénacle, aient cru unanimement, à certains moments donnés, voir, entendre, toucher, entretenir à loisir un être qui n'existait que dans leur imagination?
Affirmer avec Renan que "c'est le propre des états de l'âme où naissent l'extase et les apparitions d'être contagieux" est chose facile; mais quel critique sérieux se contentera de cette solution arbitraire, qui serait le renversement de toute certitude historique? Loin de croire à la légère, d'obéir à une "suggestion" de l'amour ou à des "préjugés dogmatiques", les apôtres refusent d'abord d'admettre le récit des femmes et des autres témoins oculaires (Marc 16, 11-13; Luc 24, 11); Pierre et Jean n'avaient pas encore compris que, selon l'Écriture, le Messie devait ressusciter (Jean 20, 9); les femmes elles-mêmes et Marie de Magdala en particulier comptaient si peu sur la résurrection du Christ qu'elles allaient embaumer son corps et que leur première pensée à la vue du sépulcre ouvert est celle d'un enlèvement (Luc 24, 4; Jean 20, 1 et s.); les disciples d'Emmaüs nous apparaissent presque comme de parfaits incrédules; Thomas ne veut pas se rendre au témoignage unanime de ses collègues: il ne donnera pas son assentiment qu'il n'ait vu de ses yeux, touché de ses mains.
Les témoins immédiats de la résurrection étaient donc dans des dispositions diamétralement opposées à celles que l'objection leur prête, sous le nom de foi subjective absolue, d'exaltation produite par une impression puissante, d'enthousiasme de l'amour; ils se révèlent à nous comme découragés et défiants à l'excès. Strauss a dû en convenir: il reconnaît que la mort de Jésus lui enleva momentanément aux yeux des apôtres son auréole messianique; mais ils finirent, ajoute-t-il, par s'élever à l'intelligence du Messie souffrant, comme on le voit dans saint Luc. Saint Luc nous montre en effet (24 et s.) cette révolution accomplie en eux; mais comment? Par Jésus lui-même, qui se montre à ses disciples, qui les rassure, qui leur ouvre les prophéties. Otez sa visite, vous ne supprimez un miracle que pour en supposer un autre : la transformation des apôtres est un effet sans cause.
2. D'ailleurs, si les apôtres ont compris que Jésus devait mourir, s'ils l'ont cru ressuscité, ils ont dû s'assurer tout d'abord qu'il était vraiment sorti du tombeau: c'est ce que disent les évangélistes; et Strauss repousse l'idée d'un enlèvement. Mais comment s'affranchit-il de ce contrôle? En imaginant que tous les disciples, à la mort de Jésus, avaient fui en Galilée et que c'est là que la croyance à la résurrection se forma, sans que l'on ait pu exhumer un cadavre pour ruiner leur foi dans son fondement. Renan ne nie nullement la difficulté qui naît pour lui et ses amis de la disparition du corps de Jésus; mais il la tourne avec son aisance habituelle, en affirmant que c'est "une question oiseuse et insoluble".
3. On le voit donc, l'hypothèse de l'illusion n'est pas seulement absurde en elle-même: elle ne tient auun compte des faits évangéliques qui la gênent: elle suppose comme base indispensable, dans la pensée de ses prôneurs modernes, soit le mythisme, soit la doctrine de l'école critique soit la théorie des légendes, chère à Renan. Elle est donc solidaire des vices radicaux de ces différents systèmes.
VI. La folle idée d'une fraude partagée
Selon Renan, "La conscience chrétienne fut double, une moitié créa l'illusion de l'autre moitié. Si les mêmes disciples avaient enlevé le corps et s'étaient répandus dans la ville en s'écriant 'Il est ressuscité!', l'imposture aurait été caractérisée. Mais sans doute ce ne furent pas les mêmes qui firent ces deux choses... La fraude se partageant entre plusieurs devient inconsciente, ou plutôt elle cesse d'être fraude et devient malentendu. Personne dans ce cas ne trompe délibérément; tout le monde trompe innocemment. Autrefois, on supposait en chaque légende des trompés et des trompeurs; selon nous, tous les collaborateurs d'une légende sont à la fois trompés et trompeur. Un miracle, en d'autres termes, suppose trois conditions: 1° la crédulité de tous 2° un peu de complaisance de la part de quelques uns 3° l'acquiescement tacite de l'auteur principal." Une position intenable car:
1°) Renan écrivant ceci en 1867, a sans doute oublié qu'en 1866 il déclarait la question de la disparition du corps de Jésus "oiseuse et insoluble"...
2°) Quoiqu'il en soit, que lui sert de partager les témoins de la résurrection en deux classes, les uns les auteurs, les autres dupes de l'illusion, quand il est prouvé que les disciples en général ne peuvent être rangés dans aucune de ces deux catégories? À plus forte raison est-il malvenu de supposer "la crédulité de tous".
3°) Ensuite, Renan serait-il assez bon pour nous expliquer, mais clairement, simplement, en prose ordinaire, sans nulle fantasmagorie de mots élastiques, comment, dans son explication, "personne ne trompe délibérément", comment si "tous sont à la fois trompés et trompeurs", la difficulté n'est pas doublée au lieu d'être résolue?
4°) Enfin, quel est l'être extraordinaire, mystérieux, dont "l'acquiescement tacite" a pu si souvent et en tant de lieux, en présence de tant de témoins, montrer, plein de vie et d'action, un homme dont "les vers consumaient les corps inanimé"?
VII. Finalement, l'objection la plus consistante à contrer serait les contradictions dans l'histoire de Jésus ressuscité selon des sources diverses. Voyons ce qu'il faut en penser.
1°) Ces contradictions ne portent que sur des points accessoires, au regard des monuments authentiques de l'histoire que sont les Évangiles canoniques. L'inspiration de ces livres et leur véracité absolue n'est pas en cause. Il ne s'agit pas non plus d'examiner si nous connaissons bien tous les détails de la résurrection de Jésus. il nous suffit que cette résurrection soit certaine, à savoir et à n'en point douter que Jésus est mort, qu'il a été enseveli, et qu'il est sorti de son sépulcre, animé d'une nouvelle vie. Les quatre Évangiles, les Actes et les Épitres de saint Paul attestent unanimement cette vérité capitale.
Supposé qu'il y ait eu opposition entre eux quant à certaines circonstances, les règles de la critique nous autoriseraient-elles à rejeter la substance de leur témoignage? Non assurément. La difficulté qu'on trouve à concilier ici les quatre Évangiles n'a rien qui doive nous surprendre. Qu'on prenne n'importe quel évènement, et si l'on en a trois ou quatre récits un peu circonstanciés, on verra qu'ils diffèrent autant que eux dont nous nous occupons et qu'il n'est pas plus facile d'en accorder positivement les détails. On n'en conclura pas que les écrivains étaient dans l'erreur ou qu'ils voulu tromper. Pourquoi raisonner autrement à propos des historiens de Jésus?
Ainsi, un critique rationaliste déjà cité, Reuss, après avoir soutenu la réalité des contradictions dans les détails, n'en maintient pas moins le caractère historique et divin de la résurrection de Jésus: "La plupart des différences que nous venons de signaler n'ont une importance réelle qu'autant qu'on s'attache à la lettre et qu'on lui accorde partout une valeur absolue... Il vaut donc mieux s'en tenir à la substance du récit, en renonçant à l'exactitude rigoureuse de la concordance. Quant au fond du fait principal, nous voulons dire que la résurrection elle-même, l'exégèse ne peut que constater que jamais et nulle part les apôtres n'ont exprimé le moindre doute, la moindre hésitation à son égard. L'apologétique, de son côté, peut aujourd'hui s'épargner la peine de discuter sérieusement certaines explications imaginées autrefois pour écarter le miracle."
Et puis, les antilogies apparentes nous sont elles-mêmes une garantie précieuse de la sincérité des évangélistes. S'ils avaient voulu assurer créance à une fiction, ils se seraient concertés ou du moins ils se seraient modelés l'un sur l'autre de manière à éviter toute suspicion.
2°) Les apparitions du Christ ressuscité furent si nombreuses et si variées (Act. 1, 3), plusieurs se produisirent avec tant d'éclat, le fait même de la résurrection se trouva donc si inébranlablement établi, que les évangélistes durent juger superflu de recueillir les innombrables détails de ce qui s'était passé, d'en rassembler et d'en coordonner tous les témoignages épars. À dessein donc, ils omirent bien des choses, ils supposèrent une foule de circonstances connues. Il n'en est pas un chez qui on ne remarque la trace évidente de sous-entendus sans lesquels il serait inintelligible ou contredirait brutalement. Saint Matthieu parle (28, 18) d'une montagne désignée par Jésus aux apôtres, sans que nous sachions d'ailleurs à quel moment leur fut marqué ce rendez-vous. Saint Jean, rapportant (20, 1) la première visite de Magdeleine au sépulcre, ne fait nulle mention de ses compagnes, et pourtant le verset suivant indique clairement qu'elle n'était pas seule. Saint Luc touche tout à fait incidemment (24, 34) une apparition de Jésus à Pierre, confirmée dans la première Épitre aux corinthiens (15, 5). La même épitre parle aussi d'une manifestation à saint Jacques (15, 7); et à lui seul "ce passage, dit Reuss, prouve que les Évangiles ne nous donnent que fragmentairement les traditions primitives sur les apparitions de Jésus."
On le voit bien, les auteurs sacrés avaient pour but commun d'attester la résurrection. Pour cela, que fallait-il?
1. Que le dimanche matin le sépulcre fut trouvé vide;
2. Que les anges annoncèrent la résurrection et que bientôt Jésus appuiera leur témoignage;
3. Que la défiance et le doute accueillirent d'abord cette nouvelle et ne cédèrent qu'à l'évidence la plus irrésistible.
Ce triple fait, nous le trouvons établi dans chacun des évangélistes sur des preuves diverses sans doute, mais également concluantes. Ici, comme partout, saint Jean est le plus précis. Saint Luc cherche surtout à mettre en lumière que Jésus est fils de Dieu et fils de l'homme, à ce double titre rédempteur de l'humanité; et il ne semble raconter trois des scènes de la résurrection que pour s'écrier après chacune d'elles: "Ne fallait-il pas que le Christ souffrit pour entrer dans sa gloire?" Les deux premiers synoptiques sont plus brefs encore. Saint Matthieu ne voit dans la résurrection que le triomphe du Messie promis à Israël; et le témoignage de saint Marc demeure à cet endroit ce qu'il est dès le début, "l'Évangile du Fils de Dieu". Quelques traits lui suffisent à raconter le prodige; aussitôt le récit se précipite vers cette conclusion, qui absorbe toutes les pensées de l'évangéliste (16, 19): "Et le Seigneur s'éleva vers les cieux, et il est assis à la droite de Dieu."
Si l'on tient compte de ces principes certains, on parviendra sans trop de peine à concilier toutes les divergences apparentes. Grâce à eux, on verra que, même pour l'épisode le plus embrouillé, celui des visites des saintes femmes au sépulcre, il est possible de combiner les textes de manière à former une narration régulière et concordante dans toutes ses parties. Voici comment Patrizzi le fait (De Evangeliis, lib. III, p. 543-544), où chaque détail trouve une place convenable, et tous réunis forment une ensemble parfaitement harmonique:

