Le manuel clinique des expériences extraordinaires
Le Manuel clinique des expériences extraordinaires est un ouvrage collectif de référence destiné aux professionnels de la santé et au grand public, traitant de tous les phénomènes spirituels et non spirituels dits "extraordinaires". Ils sont vus comme des événements ou des perceptions qui sortent totalement du cadre de la vie quotidienne, et que l'on ne peut pas expliquer par la logique ou la science habituelle.
Pour la personne qui le vit, c'est une expérience bien réelle et très intense, qui donne l'impression de toucher aux frontières de l'esprit humain (comme voir une apparition mystique, ressentir la présence d'un proche décédé, faire un rêve plus vrai que nature, avoir l'impression de sortir de son corps etc.). Le manuel insiste sur un point clé : ce n'est ni de la folie, ni une maladie mentale, mais un moment hors norme qui change souvent positivement la façon de voir la vie.
Dirigé par Stéphane Allix (fondateur de l'INREES) et le psychologue Paul Bernstein, le manuel a ainsi pour objectif principal d'apporter un cadre scientifique et clinique permettant de définir et de catégoriser ces phénomènes, mais aussi d'écouter et d'accompagner les personnes vivant ces phénomènes "hors norme", sans les pathologiser ou les décrédibiliser d'emblée.
DEFINITION D'UNE "EXPÉRIENCE EXTRAORDINAIRE"
Le Manuel clinique des expériences extraordinaires définit l'expérience extraordinaire (souvent qualifiée d'expérience "exceptionnelle" ou "hors norme" en psychologie clinique) selon des critères précis qui mêlent la perception du sujet, la rupture avec le quotidien et la réaction psychologique :
1. Un vécu inhabituel, intense et non ordinaire
L'expérience désigne un événement ou une perception, qu'elle soit spontanée ou provoquée, impliquant une interaction jugée totalement non ordinaire avec l'environnement. Elle se démarque radicalement des expériences sensorielles ou cognitives de la vie quotidienne par son intensité et son étrangeté.
2. Le franchissement d'une "zone frontière" de l'esprit
Le manuel précise que ces phénomènes placent l'individu dans une zone frontière de l'esprit humain, un espace psychologique inhabituel où les repères spatio-temporels, physiques ou identitaires habituels s'estompent ou volent en éclats (comme lors d'une sortie hors du corps ou d'une EMI - Expérience de Mort Imminente).
3. La transcendance des grilles de lecture habituelles
Pour le sujet qui la traverse, l'expérience transcende ses modes de représentation habituels et ses croyances préalables. Elle ne s'explique pas par sa logique rationnelle ordinaire, ce qui engendre fréquemment un effet de sidération psychologique au moment où elle se produit.
4. Une charge émotionnelle majeure (positive ou négative)
Ces vécus s'accompagnent systématiquement d'une intensité émotionnelle hors du commun. L'expérience peut être perçue de deux manières opposées :
- Lumineuse et transcendante : sentiment de paix absolue, d'interconnexion, d'amour inconditionnel (souvent le cas des EMI ou d'éveils psycho-spirituels).
- Terrifiante et anxiogène : sentiment de perte de contrôle, d'invasion ou de menace (comme dans certaines paralysies du sommeil, hantises ou vécus de possession).
5. Un puissant catalyseur de changement (la symbolisation)
Elles ne sont pas de simples anomalies passagères, elles déclenchent de puissants processus de symbolisation et de transformation psychologique. Elles forcent le sujet à réorganiser sa vision du monde, ses valeurs et sa relation à la vie ou à la mort.
LE PHÉNOMÈNE EXTRAORDINAIRE N'EST PAS UNE FOLIE OU UNE MALADIE MENTALE
La folie ou la maladie mentale est une perte de contrôle et un effondrement de l'esprit, tandis que l'expérience extraordinaire est une extension temporaire de la conscience humaine chez des personnes, par ailleurs parfaitement saines et équilibrées.
CRITÈRES D'ÉVALUATION D'UNE EXPÉRIENCE EXTRAORDINAIRE
1. Critique de la réalité (Anosognosie) : le sujet conserve son sens critique. Il est conscient du caractère insolite de l'événement ("Je sais que ça paraît fou, mais...").
2. Niveau d'insertion sociale et quotidienne : l'adaptation au réel est maintenue. Le sujet continue de travailler, d'assumer ses responsabilités et de communiquer normalement.
3. Structure du récit L'expérience est circonscrite : elle a un début, une fin, et s'intègre sous forme de récit cohérent et stable dans le temps.
4. Le stress est lié à la peur du jugement des autres : peur d'être pris pour un fou ou à l'intégration du sens de l'événement.
5. Impact à long terme Évolution positive (croissance post-traumatique, altruisme accru, perte de la peur de la mort, reconversion bénéfique).
CRITÈRES D'ÉVALUATION DE LA FOLIE OU D'UNE PATHOLOGIE MENTALE
1. Absence de doute : la personne est intimement convaincue de sa réalité délirante et n'a pas conscience de son trouble.
2. Désorganisation générale : on observe un retrait social, un effondrement des activités quotidiennes ou des discours hermétiques.
3. Le délire est envahissant, évolutif ou morcelé : les hallucinations ou paranoïas se greffent continuellement sur le quotidien.
4. L'angoisse est de nature persécutrice ou de morcellement psychique : peur d'être détruit, contrôlé à distance.
5. Détérioration progressive des fonctions cognitives, de l'humeur ou de l'autonomie en l'absence de traitement.
LES NEUF GRANDES CATÉGORIES D'EXPERIENCES EXTRAORDINAIRES
I. Expérience de mort imminente - EMI
Expérience en état de mort clinique durant laquelle l'activité cardiaque et cérébrale d'un individu a cessé temporairement. Mais une fois ramené à la vie, ce même individu décrit de manière précise des faits dont il a été témoin durant cette période de mort clinique. Parfois il rapporte des faits qu'il a observés dans des lieux éloignés de l'endroit où se trouvait son corps sans vie, faits qui ont pu être vérifiés par la suite. Les mêmes expériences peuvent parfois se produire lorsqu'un individu n'est pas cliniquement mort, mais proche de la mort, dans le coma ou en état de choc émotionnel. (Mercier, 1992 ; Elsaesser-Valarino, 1999 ; Jourdin, 2007 ; Sabom, 199 ; Ring, 2008).
II. Expérience de conscience accrue à l'approche de la mort
Il s'agit d'une état de conscience spécifique, déclenché par la proximité de la mort et durant lequel les personnes témoignent d'une connaissance particulière qui, dans certaines limites, peut leur permettre de contrôler le processus de mourir (Callanan et Kelley, 1993). Une de ses composantes essentielles est le phénomène des "visions au moment du trépas", pendant lesquels les mourants - et dans la quasi-totalité des cas eux seuls - peuvent voir et entendre des proches décédés ou des figures spirituelles, et communiquer avec eux de manière télépathique (Osis et Haradsson, 1977).
III. Vécu subjectif de contact avec un défunt (VSCD)
Contacts ou communications que des personnes décédées semblent induire à l'égard de leurs proches. Il s'agit d'expériences spontanées et directes, à l'exclusion des contacts qui sont obtenus à l'initiative des survivants avec l'aide des médiums. Les VSCD directs et spontanés sont très courants, passent par divers sens et revêtent des formes et des intensités variées. Le désir de maintenir une communication avec un proche décédé est commun à un très grand nombre de personnes en deuil, mais de facteur n'est pas à même d'expliquer la diversité des innombrables témoignages provenant d'individus ayant "senti la présence" ou disant avoir reçu un "message mental" ou vécu l'un des nombreux types d'expériences d'après-mort.
IV. Expérience de sortie hors du corps
C'est souvent la première étape d'une expérience de mort imminente (EMI), mais cette expérience peut également se produire sans qu'il y ait aucune atteinte physique. Là aussi, l'individu revient de sa "décorporation" avec des informations précises concernant des faits qui se sont déroulés loin de l'endroit où se trouvait son corps physique (Osis et McCormick, 1980 ; Monroe, 1996).
V. Rêve lucide
Dans ce type de rêve, l'individu prend conscience qu'il est en train de rêver, mais sans se réveiller complètement. Il a alors la possibilité de modifier plus ou moins le contenu de son rêve. es praticiens ont développé plusieurs techniques permettant d'enseigner comment rêver tout en restant lucide. Les avantages thérapeutiques de cette aptitude vont de la possibilité de mettre fin à des cauchemars récurrents jusqu'à un travail personnel plus approfondi (Tholey, 1988, p.267).
VI. Les expériences extra-sensorielles (psi)
La télépathie est le plus courant des phénomènes "psi" étudiés par la parapsychologie scientifique. Comme la vision à distance autrefois appelée "clairvoyance", ou la précognition, ces expériences constituent des perceptions extra-sensorielles (ESP pour : Extra Sensory Perception). Il s'agit de communications entre psychés ou des interactions esprit-matière qui ne passent pas par nos systèmes habituels de perception, de cognition ou d'action (Honorton, 1989 ; May, 1988 ; Puthoff et Targ, 1976 ; Rhine, 1966 ; Schlitz, 1997 ; Bernstein, 2005). Certaines personnes peuvent faire l'expérience de telles capacités de manière spontanée et ce dès leur enfance, d'autres les développent à l'âge adulte après avoir subi un choc physique ou émotionnel important.
VII. Exploration spirituelle induite
Occasionnellement, des individus cherchent à vivre des expériences transcendantales en modifiant l'état biochimique de leur organisme, ou par des mouvements du corps. Par exemple, des "voyages chamaniques" peuvent être initiés par une utilisation répétitive d'un tambour, de chants, ou par l'ingestion de substances psycho-actives, telles que le breuvage amazonien ayahuasca, ou le champignon mexicain peyotl. Par ailleurs, des changements perceptifs, cognitifs et émotionnels de même qualité peuvent être déclenchés par la baisse de concentration de gaz carbonique dans le sang au moyen d'une respiration rapide et profonde (hyperventilation) pratiquée en écoutant des musiques évocatrices aptes à susciter un état de transe. Cette méthode créée par le psychiatre américain Stanislav Grof est appelée "respiration holotropique".
VIII. Émergence psycho-spirituelle ou crise d'émergence spirituelle
Différentes formes de survenue sont décrites (vécu subjectif de vie antérieure, peak experience ou expérience mystique, éveil de la Kundalini etc.). Soi t l'individu peut, de manière inopinée, se retrouver dans un état "transcendantal" (par exemple entouré de lumière ressentie comme vivante, voire intelligente, et pas seulement une lumière physique) et rencontrer une ou plusieurs présences qui semblent lui communiquer des connaissances précises concernant, par exemple, un problème récurrent dans sa vie et la manière de le résoudre. Soit durant un état ordinaire de conscience, un individu aura la sensation physique répétée d'une chaleur montant le long de sa colonne vertébrale, parfois jusque dans la tête, accompagnée de spasmes musculaires (expérience connue en Inde sous le terme "d'éveil de la Kundalini"). Quelles que soient leurs formes, les émergences ou expériences psycho-spirituelles ont en commun de heurter le sentiment profond d'identité de l'individu et de sérieusement le questionner sur sa capacité à continuer à fonctionner dans la vie quotidienne comme il était habitué à le faire avant cette expérience. Quand elles ne sont pas accompagnées de signes cliniques patents de désordres pathologiques graves, la prescription systématique de médicament peut alors faire au patient beaucoup plus de mal que de bien. En effet, une bonne appréciation du caractère d' "émergence/urgence" spirituelle et un soutien inconditionnel lors de la traversée de ce processus peuvent procurer à la personne, non seulement un apaisement, mais également lui permettre de sortir enrichie et renforcée d'une telle expérience (Grof et Grof 1996, Lukoff 2007).
IX. Expériences de possession ou de hantise
La possession est l'impression qu'une "intentionnalité" inconnue ou extraordinaire parasite notre monde interne, tandis que la hantise serait la même impression mais pour une intentionnalité capable de parasiter notre monde externe. Les hantises sont des expériences universelles puisque rapportées par toutes sortes d'échantillons de population, dans tous les pays, dans toutes les classes sociales. Comme la possession, dans laquelle le sujet se vit sous l'emprise d'une entité ayant pris possession de son corps et de son esprit, cette entité, démon, diable, djinn etc., est généralement porteuse d'intentions malveillantes, hostiles. Expérience rattachée, l'envoûtement, ou sort, serait l'intentionnalité d'un être humain de soumettre, voire de détruire un autre être humain à l'aide d'un moyen porteur de puissance (formule rituelle, regards, objets etc.).

