Les "saints substitués": la "mémoire par le rire" au service de l'Église
En s'amusant d'un jeu de mots, d'un défaut physique ou d'un trait satirique, le peuple s'est longtemps moqué d'un nombre impressionnant de vrais saints du calendrier chrétien... dans le plus grand intérêt de l'Église. Une "mémoire par le rire" qui a contribué à une christianisation profonde des esprits et qui se révèle être le plus grand système mnémotechnique de l'histoire européenne. Ce que le chercheur Jacques E. Merceron appelle les «saints substitués».
Voici une classification thématique des plus célèbres vrais saints détournés par la dérision et le calembour populaire:
1. Les saints « guérisseurs » par pur calembour
C'est la catégorie la plus vaste. On n'invoquait pas ces saints pour leurs miracles théologiques, mais parce que leur nom résonnait comme l'affection dont on souffrait.
- Saint Blaise: évêque et martyr historique. Son nom évoquant le verbe «blesser» ou le mot «bave», il est devenu le patron des maux de gorge ou des balafres.
- Saint Genou: vrai évêque de Cahors (Gaud), rebaptisé par le peuple pour soigner spécifiquement les douleurs articulaires des genoux et la goutte.
- Saint Lambert: moine et évêque martyr. Invoqué avec ironie pour guérir... les agneaux («l'an-vert» ou «l'agneau») ou les boiteux.
- Saint Main (ou Saint Méen): saint celte historique. Son nom l'a irrémédiablement condamné à devenir le grand guérisseur de la gale des mains et des maladies de peau (le «mal de Saint-Main»).
- Saint Gilles: ermite du VIIIe siècle. Parce que son nom rime avec « imbécile » ou «gille» (qui désignait un nigaud au théâtre), le peuple le priait pour guérir la folie, les peurs enfantines ou pour "rendre l'esprit plus agile".
- Saint Fort: martyr du IVe siècle. Il était de coutume d'emmener les enfants chétifs sur son tombeau pour qu'ils deviennent «forts», transformant le nom du saint en adjectif qualificatif.
2. Les saints associés aux défauts physiques ou sensorielsPar homophonie (paronomase), certains saints ont reçu la charge exclusive de veiller sur un organe précis.
- Saint Clair: vrai saint normand (martyr du IXe siècle). L'association évidente avec la «clarté» en a fait le patron absolu des aveugles, des malvoyants et de tous ceux qui cherchent à «y voir clair».
- Saint Ouën (ou Ouen): Archevêque de Rouen. Son nom sonnant comme la prononciation ancienne du verbe ouïr (ouïen), il est devenu par dérision le patron des sourds et des malentendants.
- Saint Ursin: premier évêque de Bourges. Le peuple le priait contre les bourdonnements d'oreille (les oreilles qui font «l'ours»).
3. Les saints de la moquerie sociale, conjugale et des nigaudsLa culture populaire a utilisé de grandes figures ecclésiastiques pour incarner des stéréotypes humoristiques, souvent à la limite du blasphème.
- Saint Jean-Baptiste: l'un des plus grands saints de la chrétienté. Pourtant, dans le langage populaire, «Jean» ou «Jean-Jean» est devenu le prototype du benêt, de l'homme naïf et facilement berné.
- Saint Joseph: le père adoptif de Jésus a souvent été brocardé dans les traditions de village et les chansons grivoises. Il est devenu, bien malgré lui, le saint patron des maris complaisants ou des «cocus», sous l'influence des mystères médiévaux qui mettaient en scène ses doutes face à la grossesse de Marie.
- Saint Luc: l'évangéliste est parfois associé aux animaux cornus (son symbole étant le bœuf). Par un glissement satirique, la fête de la Saint-Luc était parfois célébrée par dérision comme la «fête des cocus».
- Saint Lazare: ressuscité par le Christ, son nom a donné le mot «lazard», qui désignait au Moyen Âge un lépreux, puis par extension un homme misérable, pouilleux et fainéant.
4. Les saints des métiers et des objets du quotidienL'argot populaire s'est emparé des saints patrons pour désigner des objets triviaux ou des situations cocasses.
- Saint Éloi: ministre et orfèvre du roi Dagobert, patron des métallurgistes et des maréchaux-ferrants. Dans l'humour des ateliers, «fêter la Saint-Éloi» signifiait faire grève ou chômer pour aller boire un coup.
- Saint Crépin et Saint Crépinien: deux frères martyrs, patrons des cordonniers. L'expression « son saint-crépin » désignait au départ le sac d'outils du cordonnier, avant de devenir un synonyme humoristique de « tout son attirail » ou de toute sa fortune personnelle (rejoignant le fameux Saint Frusquin).
- Saint Fiacre: saint d'origine irlandaise, patron des jardiniers. Ayant donné son nom à l'hôtel parisien (l'Hôtel de Saint-Fiacre) devant lequel stationnaient les premières voitures à cheval de louage, le saint est devenu dans la langue populaire le nom de la voiture elle-même («prendre un fiacre»).
L'étude de ces détournements montre que nos ancêtres possédaient une capacité immense à désacraliser le quotidien. L'Église fermait souvent les yeux sur ces dérives sémantiques, car elles permettaient aux fidèles de lier le divin à leurs préoccupations les plus matérielles, les plus physiques et les plus intimes.

