Les ressuscités

31/01/2026

"Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie, et sans un seul mot te mettre à rebâtir, ou perdre en un seul coup le gain de cent parties, sans un geste et sans un soupir, (...) tu seras un homme, mon fils" (Rudyard Kipling). Ainsi sont "les ressuscités", selon Christine Kerdellant et Éric Meyer, qui ont enquêté sur ces résilients incroyables ayant frôlé la mort et qui s'en sortent plus forts qu'avant. Pourquoi? Le goût du défi, la combativité, le refus de se résigner; la qualité du soutien affectif de l'entourage; la capacité à «faire le deuil du passé». Mais aussi la foi. Car la médecine à l'évidence n'explique pas tout, notamment certaines rémissions contre toute attente, ou la façon dont ces patients semblent «décider» intérieurement de se battre, envers contre tout. Extrait du livre Les ressuscités.

Le Caravage - Michelangelo Merisi - 1600

À Rome, dans la chapelle Cerasi de l'église Santa Maria del Popolo, les visiteurs peuvent admirer une toile que l'artiste italien Michelangelo Merisi, dit le Caravage, a peint en 1600. Que montre ce chef-d'oeuvre? Un militaire, tombé de cheval, est allongé sur le dos, défait de tous ses attributs de puissance, son glaive, ses plumes, son casque. Il semble à la merci de l'animal, immense, dominateur, et qui n'a qu'à baisser sa patte pour l'écraser. Un palefrenier indifférent assiste à la scène. La lumière éclairant le cheval n'arrive plus jusqu'à l'homme blessé, qu'on dirait projeté dans la nuit. le temps paraît s'être arrêté. Le silence installé. Pourtant, à cet instant, cet instant d'etrême faiblesse, dans cette position d'extrême dépendance où tout l'abandonne, l'homme ouvre les bras, transfiguré.

Le Caravage a voulu représenter sur ce tableau la conversion de saint Paul. Son évocation nous emmène cependant bien au-delà d'une scène religieuse. L'image de cet homme à terre mais déjà métamorphosé est une allégorie universelle. "Lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort", a repris Nietzsche, comme en écho. Qui n'a pas lui-même, autour de lui ou pour lui, expérimenté ces moments de fragilité sui sont l'occasion d'un rebond? Mais c'est en rencontrant des personnes pour qui la proximité de la mort a été la source d'une nouvelle vie - des revenants, des ressuscités - que l'on mesure toute la force de ce paradoxe.

Herman Maier

À l'origine, deux sportifs nous ont impressionnés: Lance Armstrong (même si dopé), six fois vainqueur du Tour de France après un cancer qui lui laissait trois chances sur cent de survie, et Hermann Maier, le skieur le plus rapide du monde qui, depuis l'accident de moto qui lui a quasiment arraché la jambe, se tient mal en équilibre sur la terre ferme... mais vole sur la neige. Nous avons ensuite remarqué que ces deux champions "ressuscités" n'étaient en rien des cas isolés. Que la confrontation avec la mort rend souvent plus forts ceux qu'elle est censée abattre. Et que si les rescapés de ce "11 septembre intime" ne sont pas toujours plus puissants dans leur corps, ils le sont dans leur tête. reste à savoir pourquoi. Pourquoi, face à l'épreuve de vérité, certains s'en sortent quand d'autres sombrent?

Bien sûr, il y a la médecine. La médecine qui guérit aujourd'hui un cancer sur deux. La médecine qui fait revenir des hommes depuis les comas les plus profonds. La science des triples pontages et des pacemakers, des greffes et des trithérapies, qui donne aujourd'hui une "seconde vie" à des gens qui, hier, n'auraient pas survécu. Un grand blessé ou un grand malade qui guérit doit d'abord, souvent, son rétablissement à son médicament, un médecin ou un chercheur. La différence entre la vie et la mort, personne ne le niera, est question de matériel, de technique, d'organisation. Un scanner disponible à temps, un hôpital proche, un traitement qui vient de sortir... On sait qu'il existe - hélas - un lien entre le taux de décès par cancer et l'allongement des délais d'attente pour les soins. À l'inverse, il existe aussi en France une poignée d'accidentés de la route qui marchent sur leurs deux jambes parce qu'ils ont pu bénéficier, il y a quelques années, lors d'un essai thérapeutique, d'un médicament que les secouristes injectaient juste après le choix. Sans cette "piqûre" Samu", ils ne bougeraient plus ni les jambes ni les bras.

Arnold Schwartzenegger

La médecine fait des miracles, mais la médecine n'explique pas tout. Elle n'explique pas pourquoi Hermann Maier, jugé perdu pour le sport de haut niveau, a survolé ensuite sa discipline. Ni pourquoi Arnold Schwartzenegger, cardiaque congénital qui vit avec une valve artificielle, a pris les commandes d'un État plus riche que la France. Ni encore pourquoi Jean-Marc Pilpoul ou Jérôme Adam, qui ont perdu la vue avant même d'entrer dans la vie active, ont pu mener des carrières de dirigeants d'entreprise. 

Jérôme Adam

Elle n'explique pas pourquoi certains d'entre nous , qui ont touché les limites de l'existence, se métamorphosent et entament une seconde vie. Elle ne dit rien non plus sur les forces nouvelles que développent ces personnes exposées brusquement au pire, les qualités que révèle la fréquentation de la mort et de la souffrance. Ni pourquoi, comme disaot Paul Claudel, naissent souvent dans ces "corps entravés des âmes agrandies". "Ma survie est quelque chose d'incommensurable, écrit Lance Armstrong dans l'un de ses livres. Quelle est la part due à la science? À la foi? À la volonté personnelle? Je résiste aux explications simplistes parce que franchement, la chance pure a aussi joué un grand rôle. Parfois, je me dis que la meilleure réponse est je ne sais pas."

Nous avons, quand même, voulu savoir. Lever un coin de voile sur ce que les médecins eux-mêmes appellent "le mystère de la guérison". Comprendre les facteurs qui influent sur le rétablissement, physique ou psychique, des personnes gravement atteintes. Quelles sont les caractéristiques communes à ceux qui surmontent un traumatisme physique grave? Comment ont-ils trouvé le chemin de la "résilience", pour reprendre l'expression popularisée e France par le psychothérapeute Boris Cyrulnik? Ce terme, issu de la physique, désigne la capacité, pour un matériau, à reprendre sa forme initiale après avoir été déformé par un choc violent. Appliqué à la psychologie, il définit "la capacité à réussir, à vivre et se développer positivement en dépit du stress ou d'une adversité". La personne résiliente surmonte son traumatisme et raccomode sa déchirure. La phase d' "agonie psychique" est suivie d'une phase de renaissance.

André Comte-Sponville

Pourquoi, donc, certains renaissent-ils, et d'autres non? Nous avons étudié les facteurs de rétablissement les plus souvent avancés: le tempérament de la personne touchée, son vécu, ses raisons de vivre, sa relation à la maladie, sa capacité à faire le deuil du passé, mais aussi le rôle, à son égard, des êtres aimés, celui de Dieu ou même de l'État... et nous avons interrogé les "ressuscités". Quelle enfance ont-ils vécu? Avaient-ils tous un mental de champion? Sont-ils des fortes personnalités, voire des fortes personnalités, voire des fortes têtes? Ont-il été entourés, pendant leur épreuve, par l'amour d'un conjoint, d'un proche? Avaient-ils, au plus profond d'eux-mêmes un but dans la vie que d'autres n'avaient pas? Une foi peut-être? Ou simplement assez de courage, voire de sagesse - "la sainteté des athées", dit le philosophe André Comte-Sponville -, pour aller de l'avant sans se retourner sur ce qu'ils ont perdu?

Chaque cas, bien sûr, est particulier, parce que chaque existence est unique. Loin de nous l'idée de faire de ce livre une démonstration sociologique ou une recherche médicale visant à établir le portrait-robot du survivant type. L'alchimie de la vie est bien trop subtile pour qu'une telle ambition ait un sens. La frontière qui sépare la vie de la mort, la renaissance de l'enfer, trop infime. Face à l'accident ou la maladie, à un choc brutal dans le cours d'une existence, qui peut dire, a priori, qu'il sera fort? Peut-on savoir à l'avance qui seront les héros et les résignés? Rappelons-nous le Dialogue des Carmélites: la jeune soeur fragile, supposée la plus faible, s'avère être la plus solide. Les scientifiques eux-mêmes savent qu'un destin est très rarement inscrit d'avance dans les gênes.

Chaque résurrection est donc singulière et imprévisible. C'est pourquoi nous avons d'abord voulu raconter ici l'histoire personnelle de Philippe, Mireille, Hermann, Florence, Jean-Pierre et tant d'autres, certains biens connus du grand public, d'autres non, mais qui tous ont en commun l'expérience d'un exode aux frontières de l'existence. Tous ont en commun, aussi, l'expérience d'en être revenus. Pas tous sur leurs deux jambes, mais tous debout, au sens où un homme est debout lorsqu'il exerce sa capacité de créer ou d'apporter de la vie au monde. De nombreux médecins, psychologues, psychanalystes, prêtres, infirmiers ou ergothérapeutes, qui fréquentent au quotidien les grands malades, ont également enrichi ce livre des réflexions issues de leur pratique et tenté de cerner, avec nous, le germe des renaissances.

Solitude et indifférence insupportable

Si le sujet les a passionnés comme il nous a passionnés, c'est qu'il nous concerne tous. On sait aujourd'hui qu'à la fin de sa vie une personne sur deux aura vécu un traumatisme ou une violence qui l'aura amenée à côtoyer la mort. Un homme sur deux et plus d'une femme sur trois devront, au cours de leur vie, affronter un cancer. Le problème nous affecte tous, mais nous faisons souvent comme si la maladie, l'accident ou le handicap n'arrivaient qu'aux autres. Nous vivons dans une société où les personnes malades ou physiquement diminuées sont mises à l'écart. Une société qui, en août 2003, a laissé mourir quinze mille personnes âgées - soit plus de cinq fois le nombre de victimes du 11 septembre! -, la plupart dans l'indifférence. Une société où une jeune fille atteinte de sclérose en plaques s'est vu refuser l'accès à l'université parce que, les places étant limitées, lui en attribuer une aurait été "gaspiller": ses chances de survie étaient si faibles...

Michel Serres

Cette dernière anecdote, rapportée par un psychologue, justifierait à elle seule notre livre. Pour redire avec force ce que de nombreux témoins ont éprouvé, à savoir qu'il n'est pas acceptable qu'un homme malade, affaibli ou blessé soit considéré, voire traité, comme moitié d'homme. "L'Humanité, a dit Michel Serres, est née lorsqu'elle s'est mise à protéger les faibles." Interdire l'accès à l'universalité, à un malade condamné, priver d'études un enfant atteint d'un cancer, refuser un prêt bancaire à un greffé du coeur ou empêcher l'accès d'un cinéma à une personne en fauteuil roulant reviendrait à ajouter une injustice à une autre injustice. ce serait accepter de vivre dans un monde où la médecine sauve, réanime et soigne des personnes que la société, ensuite assassine. 

Ce serait enfin une aberration profonde... Car au fond, qui peut jurer qu'il ne se trouvera jamais à la place du blessé, dans le lit ou le fauteuil, et non plus à côté? Qu'il ne sera jamais contraint d'échanger la liberté de l'homme en bonne santé pour la dépendance du patient allongé, prisonnier des cathéters et des aiguilles? La seule différence entre malades et bien portants, on le sait, à ce que les premiers visualisent mieux que les seconds l'échéance de l'hypothèque qui pèse sur leur vie. ce livre, en définitive, est une leçon d'espoir. Les témoins qui s'y expriment ont tous flirté avec la mort, mais se sont posés en adversaires de celle-ci. Leur expérience nous montre que lorsqu'un drame imprévisible fait irruption dans la vie, il existe une réponse personnelle pour s'en sortir. Que le traumatisme, inconcevable, libère des ressources, inconcevables elles aussi, qui permettent de le surmonter au-delà de toute attente.

En acceptant parfois des sacrifices, voire le deuil d'un certain passé, mais en trouvant toujours la force d'aimer les autres, la vie. Certains, plongés dans un coma profond, ont trouvé leur ressort dans l'amour de leurs proches, dont ils affirment avoir "senti" les visites et les paroles. D'autres ont été sauvés par une force mystérieuse, qu'ils ont - ou non - appelée Dieu. Mais beaucoup ont été animés par la certitude farouche qu'on ne meurt - et qu'ils avaient, justement, encore des choses à construire. Les médecins eux-mêmes savent qu'une maladie incurable peut, un jour, devenir curable. Que des guérisons inexplicables surviennent. Et qu'une vie peut être belle, et utile aux autres, me^me quand on a perdu l'usage de ses jambes ou de ses yeux.

Tous les résilients physiques que nous avons rencontrés racontent aujourd'hui les forces nouvelles qu'ils ont conquises au cours de leur aller-retour aux frontières de la vie: en tête, l'humilité, la patience, l'amour. Ils racontent qu'en pénétrant, contraints et forcés, dans un monde où les valeurs dominantes - jeunesse, beauté, santé, pouvoir, possession de biens matériels - n'ont plus cours, ils en ont découvert de plus fortes, de plus belles: l'altruisme, la solidarité, la fraternité. Ils racontent aussi les ressources qui émergent sous la contraint, les connaissances accumulées dans le combat contre la douleur, et qui forment, non pas un savoir, mais un savoir être, un savoir vivre.

Bref, une sagesse qui n'a jamais été aussi précieuse pour nous tous qui ressentons les dégâts que provoque une société trop pressée, trop tendue, trop active. Tous, enfin, confient qu'à travers leur parcours de ressuscité, ils ont trouvé un sens à leur vie et, au quotidien, la conscience du bonheur de vivre. Des contes de fées. Peut-être, mais dont les personnages sont parmi nous. Et nous disent, au bout du... conte, que le bonheur n'est pas à mille lieues de nous, mais ici-bas, dans nos yeux, dans nos bras, dans nos mots. Que même lorsque l'horizon semble fermé, un chemin existe, qui permet de revenir vers le monde des vivants. Derrière la voie sans issue murmure souvent la voix de la vie.