Pardon des Sept-Saints: l'incroyable pèlerinage islamo-chrétien
Il existe en France un pèlerinage islamo-chrétien, le Pardon des Sept-Saints à Vieux-Marché en Bretagne, qui réunit catholiques et musulmans autour d'un récit sacré rigoureusement identique dans les deux religions: l'histoire des Sept Dormants d'Éphèse, appelés les Gens de la Caverne dans la sourate 18 du Coran. L'occasion de promouvoir la paix au travers du dialogue interreligieux, parmi bien d'autres partages islamo-chrétiens dans le monde transcendant religions et divisions. L'unité exemplaire dans la diversité, célébré le quatrième week-end de juillet en France, non sans rapport avec Blanche neige et les sept nains de Walt Disney...

Illustration des sept dormants d'Ephèse
La résurrection au coeur des Sept-Saints
La tradition raconte que, sous l'empereur Dèce (250), pendant les persécutions contre les chrétiens, sept jeunes chrétiens ont fui pour ne pas renier leur foi. Ils ont été emmurés vivants dans une grotte près d'Ephèse et se sont réveillés deux siècles plus tard, pensant n'avoir dormi qu'une nuit.

Ephèse, Grotte des 7 dormants, carte postale, début du XXe siècle
Qu'on réalise ce que cela signifie:
- Un sommeil miraculeux: Dieu a plongé ces jeunes chrétiens dans un sommeil extraordinaire, à l'intérieur d'une caverne, pour qu'ils échappent aux persécutions romaines.
- Puis le réveil divin: lorsqu'ils se sont réveillés des siècles plus tard, ils croyaient n'avoir dormi qu'une seule nuit, mais ont découvert que le monde environnant était devenu chrétien.
- La "fin" de leur vie: après avoir témoigné de la réalité de la résurrection de la chair auprès de la population et de l'empereur, ils se sont endormis de nouveau, cette fois pour mourir définitivement en attendant la résurrection finale.
- Les Dormants sont donc les témoins anticipés de la résurrection des corps.

L'histoire en détails
Les Sept Dormants vivaient à Ephèse au temps de l'empereur Dèce qui persécutait les chrétiens refusant de sacrifier aux idoles. Sept chrétiens, officiers du Palais, accusés puis traduits devant Dèce, réussirent à s'enfuir d'Ephèse après avoir distribué leur patrimoine aux pauvres. Réfugiés sur le mont Célion, cachés dans une grotte, ils s'endormirent «par la volonté de Dieu» après un dernier repas. C'est là qu'ils furent emmurés sur ordre de l'empereur, tandis que deux chrétiens réussirent à laisser un témoignage du martyre de leurs frères, glissé entre les pierres murant la grotte.

Théodose Ier, "l'empereur très chrétien", ou l'acte de naissance d'une religion d'État
Trois cent soixante douze ans plus tard «se propagea l'hérésie de ceux qui niaient la résurrection des morts. Théodose, qui était un empereur très chrétien, fut rempli de tristesse de voir la foi indignement attaquée. Il se revêtit d'un cilice, et s'étant retiré dans son palais il pleurait tous les jours. Dieu qui vit cela, dans sa miséricorde, voulut consoler les affligés et affermir l'espérance de la résurrection des morts: il ouvrit les trésors de sa tendresse et ressuscita les sept martyrs». Et le récit de Grégoire de Tours se poursuit en détaillant tous les efforts faits par les Sept Dormants pour convaincre de la réalité de leur nouvelle vie. «Après un dernier témoignage, les sept hommes inclinèrent la tête sur la terre, s'endormirent et rendirent l'esprit selon l'ordre de Dieu.»

Saint Grégoire de Tours
Cette légende, reprise d'une tradition attestée en Orient dès le Ve siècle, fut relayée en Occident par Grégoire de Tours (539 -592), soit un siècle avant l'apparition du Coran. Celui-ci reprend ce même thème dans sa sourate 18, Ahl al-Kahf «les gens de la caverne» devenue «le texte immuable qu'on récite depuis treize cents ans dans tout l'islam au service solennel de chaque vendredi. Par lui est attestée la réalité de la Résurrection des morts à venir». D'une manière mystérieuse, l'attente musulmane de la Résurrection des corps se trouve ainsi reliée à Ephèse, la première des sept églises d'Asie, la ville qui fut l'asile, selon toute vraisemblance, de Marie, de l'apôtre Jean (qui écrivit son Apocalypse dans l'île de Patmos, en face), et peut-être de Marie Madeleine.
La résurrection du Christ et l'histoire des Sept Dormants
La résurrection du Christ et l'histoire des Sept Dormants d'Éphèse partagent plusieurs thèmes théologiques et narratifs majeurs autour de la victoire sur la mort et de la maîtrise du temps par Dieu.Principaux points communs
- La victoire sur la mort ou le sommeil profond : Le Christ sort vivant du tombeau après trois jours, tandis que les Sept Dormants se réveillent sains et saufs après plus de deux siècles passés dans une caverne. Dans les deux cas, un état qui semblait être la mort définitive est vaincu par une intervention divine.
- Le passage par un lieu clos et sombre : Les deux récits impliquent un enfermement dans un espace minéral et fermé — un tombeau taillé dans le roc pour Jésus, et une grotte scellée pour les jeunes gens d'Éphèse — qui devient le théâtre d'un renouveau.
- Le témoignage de la résurrection des corps : Le réveil des Sept Dormants a historiquement servi de « preuve » ou d'illustration tangible de la possibilité de la résurrection corporelle face aux doutes de leur époque (notamment sur la vie après la mort), faisant écho au dogme chrétien fondamental de la résurrection du Christ.
- La souveraineté sur le temps : Jésus échappe au temps de la corruption mortelle pour entrer dans l'éternité, et les Dormants traversent les époques en suspendant le temps biologique, démontrant que Dieu est au-dessus des lois de la nature.

Louis Massignon
L'héritage islamo-chrétien de Louis Massignon (1883-1962)
Des dizaines de sites liés au culte des Sept Dormants dans les mondes musulmans et chrétiens, témoignent de l'extraordinaire rayonnement de cette tradition. Un seul lieu rassemble aujourd'hui des croyants des deux religions autour de cette tradition: la chapelle des Sept Saints à Vieux-Marché, au sud de Lannion. La Gwerz du XII° siècle célèbre les Sept Dormants d'Ephèse. Et, depuis plus de 70 ans, c'est grâce à Louis Massignon que chrétiens et musulmans se retrouvent autour de ce culte. Car Louis Massignon, vu comme "le catholique musulman" par Manoël Pénicaud, considérait que les Sept Dormants sont «des passeurs entre le christianisme et l'islam».
Sans retracer la biographie complexe de Louis Massignon (1883-1962), retenons qu'il a dédié sa vie de savant et de croyant à la compréhension et à la reconnaissance de l'islam. Sa vocation a pris racine en 1908, durant une période de captivité en terre d'islam, marquant le début d'un engagement mystique au service de l'Église et du dialogue interreligieux. Il a œuvré à l'étude et à la promotion de figures spirituelles communes aux deux traditions, telles que Mansûr Hallâj, Abraham ou les Sept Dormants d'Éphèse.

Penseur de la non-violence et proche de Charles de Foucauld, il a milité pour la justice, la décolonisation et l'hospitalité spirituelle; le groupe qu'il a inspiré est actif en Égypte, au Maroc, à Madagascar et en Algérie. Louis Massignon a également laissé une œuvre monumentale, devenue un classique de l'islamologie. Son message, toujours d'actualité, constitue un vibrant appel à la compassion, à la justice, à la réconciliation et au dialogue entre les cultures.
Professeur au Collège de France jusqu'en 1954, il est également considéré comme l'un des pères de l'islamologie française en tant que spécialiste de la mystique musulmane. Mais il fut aussi un homme de foi précurseur de ce qui deviendra le «dialogue interreligieux» dans le sillage du concile de Vatican II, dont il fut l'un des consultants officieux.
Ajoutons qu'il fut secrètement ordonné prêtre en 1950, sur dérogation papale, dans le rite catholique melchite. Après avoir évolué sur la question de la colonisation française et donc des décolonisations, il s'est beaucoup engagé pour que cesse la guerre d'Algérie. C'est en ce sens qu'il a cherché à initier, en juillet 1954, le premier pèlerinage islamo-chrétien sous le signe des Sept Dormants d'Éphèse, avant même les hostilités du mois de novembre.

Louis Massignon
L'année suivante, il récidive en invitant des immigrés musulmans de région parisienne, membres de l'Amicale des Nord-Africains résidant en France (Anarf), association dans laquelle il donnait des cours d'alphabétisation depuis 1929 en banlieue parisienne, notamment à la cité des Mureaux. Apparaît alors son proil d'acteur engagé dans de multiples causes sociales. Ainsi fut-il, par exemple, l'un des fondateurs du Comité chrétien d'entente France-Islam (1947), puis président du Comité pour l'amnistie aux condamnés politiques d'outre-mer (1954) et des Amis de Gandhi (1954), entre autres.
Pourquoi les Sept Dormants? Ayant étudié en profondeur les Sept Dormants dans le monde musulman, Massignon voyait en eux un trait d'union entre christianisme et islam. En résumé, ce cycle narratif relate comment sept jeunes gens de la ville d'Éphèse en Asie Mineure refusèrent d'apostasier au IIIe siècle et furent emmurés vivants dans une caverne, avant de se réveiller plusieurs siècles plus tard. Ce réveil miraculeux vint justifier le dogme de la résurrection des corps et se diffusa dans l'ensemble de la chrétienté puis du monde musulman, où de nombreuses grottes lui furent associées.
S'appuyant sur la dimension eschatologique de ce récit – présent dans la sourate XVIII du Coran –, Massignon voulut œuvrer pour préparer la «réconciliation abrahamique» en laquelle il croyait pour la fin des temps. C'est en ce sens qu'il faut comprendre la fondation du pèlerinage des Sept Dormants en Bretagne: lancée «pour une paix sereine en Algérie», elle s'inscrit dans une perspective d'eschatologie politique caractéristique de la vision massignonienne du monde.
Un pèlerinage qui s'inscrit dans la durée et qui se réinvente
Dans les faits, le pèlerinage islamo-chrétien Le pardon des Sept Dormants est «greffé» sur un pardon catholique traditionnel qui a lieu chaque année au hameau des Sept-Saints dans les Côtes d'Armor en Bretagne. Les musulmans sont donc des ouvriers musulmans de l'Anarf. Massignon se révèle comme un entrepreneur de l'interreligieux en inventant une série de rituels de l'hospitalité de l'«autre reli-gieux». Dès 1955, il instaure une récitation de la Fatiha devant la chapelle, puis un méchoui préparé par les musulmans est censé rappeler l'hospitalité fondatrice d'Abraham.

Louis Massignon lisant la Fâtiha au pèlerinage des Sept Dormants (1957)
Un pèlerinage qui s'inscrit dans la durée et qui se réinvente
En 1959, la délégation musulmane arbore une bannière avec le premier couplet de l'Ave Maria en arabe pour se joindre à la procession des bannières bretonnes. En 1961, Massignon demande à son ami Amadou Hampâté Bâ de psalmodier publiquement la sourate XVIII, rituel devenu emblématique du pèlerinage islamo-chrétien. Contre toute attente, ce rassemblement atypique, qui va à contre-courant de la société française d'alors, s'enracine et reçoit de nombreux soutiens politiques, ecclésiastiques et médiatiques, malgré des crispations et une hostilité latente.

Chapelle et fontaine des Sept-Saints (Le Vieux Marché)
Un pèlerinage qui s'inscrit dans la durée et qui se réinvente
Remis en question à la disparition de Massignon en 1962, le pèlerinage va ensuite profiter de l'effet du concile et notamment des déclarations Nostra Aetate et Lumen Gentium. Ce lieu est précurseur de la nouvelle attitude de l'Église envers les religions non chrétiennes.
Si la tradition des Sept Dormants rapproche chrétiens et musulmans à Vieux-Marché, des agnostiques et des athées se reconnaissent aussi dans la démarche initiée par Louis Massignon en ce lieu.(Marie-Françoise Quinton, présidente de l'association Source des Sept Dormants)

Intérieur de la chapelle des Sept-Saints (Le Vieux Marché)
Depuis plus de 70 ans, ce pardon s'inscrit dans la durée. Il évolue aussi, se réinvente tout en restant fidèle à son héritage. Depuis quelques années, la communauté musulmane de Lannion y participe activement. L'imam lit et commente la sourate XVII «La Caverne», lecture initiée par Louis Massignon. Cette lecture de la sourate, près de la source, est un rite important du pardon, elle se fait après l'eucharistie du dimanche. Une marche animée par le Collectif «Espoirs» de Lannion rassemble musulmans et chrétiens jusqu'à Vieux-Marché, durant la journée du samedi. Par cette journée de marche, propice à la rencontre, le pèlerinage prend une autre dimension.

Le pardon marquant de 2023
Il a été l'occasion de belles rencontres. Mgr Gollnisch, directeur de l'œuvre d'Orient, était le «pardonneur». Il a invité les participants à «résister à l'idôlatrie comme les Dormants et à ne pas avoir peur d'être vulnérables pour mieux s'accepter soi-même et mieux accepter l'autre. Avec nos amis musulmans, nous pouvons vivre la soif de Dieu, accepter de partager ce que nous pouvons dire de Dieu et parler de notre manière de prier.» Des conférences, repas, concerts et temps d'échange tout au long du week-end sont autant d'invitations à la rencontre. Un temps de partage à la chapelle a conclu traditionnellement le week-end.
Lieux et des pèlerinages partagés entre chrétiens et musulmans dans le monde
Quelques exemples remarquables:

Points communs avec Blanche Neige et les sept nains de Walt Disney
- Le nombre sept: on retrouve exactement sept personnages centraux aux côtés du groupe principal (les sept nains, les sept jeunes chrétiens d'Éphèse).
- Le sommeil de mort ou prolongé: Blanche-Neige plonge dans une léthargie semblable à la mort après avoir mordu la pomme empoisonnée; les saints d'Éphèse s'endorment profondément pendant des siècles dans leur caverne.
- L'ancrage dans la terre/la roche: les nains vivent et creusent la roche au cœur de la montagne, tandis que les saints dorment enfermés au fond d'une grotte.
- Le réveil miraculeux: les deux récits se dénouent par un réveil inattendu après une longue période d'attente (grâce au prince pour Blanche-Neige, par la volonté divine pour les dormants d'Éphèse).

2024: l'archevêque de Rabat (Maroc) avait pris dans ses bras les pèlerins à la fin de la prière, près de la fontaine. En 2025, Mgr Jacques Mourad, archevêque de Homs (Syrie) était attendu.
Le pèlerinage islamo-chrétien se déroule chaque année le quatrième week-end de juillet et est précédé d'un colloque organisé par l'Association Sources des Sept Dormants (ASSD). Paradoxalement fondée en 1991 par des non-croyants, cette dernière valorise la dimension interculturelle du dialogue en prônant le vivre-ensemble, érigé en «méta-valeur» comme l'a bien montré la sociologue Anne Sophie Lamine.

Le temps fort du rassemblement islamo-chrétien a lieu, après la messe dominicale, dans une clairière proche de la chapelle. Un imam invite ses coreligionnaires à le rejoindre pour réciter la Fatiha, puis la sourate de la Caverne. Entourés par les prêtres, les organisateurs et l'ensemble des pèlerins, les musulmans sont donc à l'épicentre de la chorégraphie rituelle. Le pèlerinage des Sept Dormants attire chaque année des citoyens musulmans venus par simple curiosité, de même que des jeunes, dits de la «troisième génération», qui veulent découvrir un lieu de discussion et d'échange. Ils «assument» nettement mieux leur foi que leurs parents et cherchent à consolider leur double appartenance.
Ce que confirment les observations d'Anne-Sophie Lamine: «[Ils ont] une identité religieuse assez forte et ne souffrant pas d'échec social. [Ils] voient dans les relations interreligieuses une possibilité de mise en œuvre de la pluralité religieuse, d'accorder une place et une pertinence aux religions dans la société, mais aussi de reconnaissance de leur religion et d'amélioration de son image négative». Mentionnons également la fréquentation régulière de couples islamo-chrétiens qui s'estiment intrinsèquement concernés au quotidien par les problématiques de la coexistence interreligieuse.

En 2015, le projet est né d'élever sept piliers balisant un «chemin du vivre-ensemble» vers la chapelle des Sept-Saints. La première stèle de granit marquée du mot «paix» – en français, en arabe et en breton – a donc été solennellement posée à l'entrée du sentier qui mène à la fontaine des Sept-Saints, au cours du pèlerinage.
Citons également l'éditorial du bulletin municipal d'octobre qui situe cette initiative dans le contexte plus large de la crise des réfugiés: «Quand des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants fuient leur pays et prennent le chemin de l'exil, pouvons-nous rester indifférents? [...] Au Vieux Marché, dans l'esprit de ce qui se passe aux Sept Saints, nous défendons la solidarité avec tous les peuples de la planète, pour ensemble, construire un monde meilleur.
La solidarité, c'est le respect de l'autre, c'est l'acceptation de sa différence, c'est le "vivre ensemble" dans la paix et la fraternité.»Ainsi, au lendemain des attentats terroristes du 13 novembre 2015 à Paris, des riverains sont spontanément venus se recueillir sur ce premier pilier. Les gens y ont déposé des bougies et ont prié pour la paix et l'unité. Ce type de rassemblement tend à démontrer l'intégration de ce nouveau symbole.


