Pardon des sept nains 2026: l'incroyable pèlerinage islamo-chrétien
Qui sont les Sept-Saints ?
La tradition populaire raconte que, sous l'empereur Dèce (250), pendant les persécutions contre les chrétiens, sept jeunes chrétiens ont fui pour ne pas renier leur foi. Ils ont été emmurés vivants dans une grotte près d'Ephèse et se sont réveillés deux siècles plus tard, pensant n'avoir dormi qu'une nuit. Les jeunes gens, après avoir témoigné, se sont rendormis dans l'attente de la résurrection. Cette tradition est partagée par les chrétiens et les musulmans, en effet, les Sept Dormants d'Ephèse sont reconnus comme les Gens de la Caverne dont le récit constitue le début de la Sourate XVIII, «La Caverne», l'une des plus populaires du Coran.
Pourquoi un pèlerinage à Vieux-Marché ?
Des dizaines de sites liés au culte des Sept Dormants dans les mondes musulmans et chrétiens, témoignent de l'extraordinaire rayonnement de cette tradition. Un seul lieu, mal connu, rassemble aujourd'hui des croyants des deux religions autour de cette tradition: il s'agit de la chapelle des Sept Saints à Vieux-Marché, au sud de Lannion. La Gwerz du XII° siècle célèbre les Sept Dormants d'Ephèse. Et, depuis bientôt 70 ans, à l'initiative de Louis Massignon, chrétiens et musulmans se retrouvent autour de ce culte. Louis Massignon considérait que les Sept Dormants sont «des passeurs entre le christianisme et l'islam». Pour les uns et les autres, les Dormants sont les témoins anticipés de la résurrection des corps.
Un pèlerinage qui s'inscrit dans la durée et qui se réinvente
Marie-Françoise Quinton, présidente de l'association Source des Sept Dormants, témoigne : «Si la tradition des Sept Dormants rapproche chrétiens et musulmans à Vieux-Marché, des agnostiques et des athées se reconnaissent aussi dans la démarche initiée par Louis Massignon en ce lieu».
Depuis plus de 70 ans, ce pardon s'inscrit dans la durée. Il évolue aussi, se réinvente tout en restant fidèle à son héritage. Depuis quelques années, la communauté musulmane de Lannion y participe activement. L'imam lit et commente la sourate XVII «La Caverne», lecture initiée par Louis Massignon. Cette lecture de la sourate, près de la source, est un rite important du pardon, elle se fait après l'eucharistie du dimanche. Une marche animée par le Collectif «Espoirs» de Lannion rassemble musulmans et chrétiens jusqu'à Vieux-Marché, durant la journée du samedi. Par cette journée de marche, propice à la rencontre, le pèlerinage prend une autre dimension.
Le pardon 2023
Il a été l'occasion de belles rencontres. Mgr Gollnisch, directeur de l'œuvre d'Orient, était le «pardonneur». Il a invité les participants à «résister à l'idôlatrie comme les Dormants et à ne pas avoir peur d'être vulnérables pour mieux s'accepter soi-même et mieux accepter l'autre. Avec nos amis musulmans, nous pouvons vivre la soif de Dieu, accepter de partager ce que nous pouvons dire de Dieu et parler de notre manière de prier.» Des conférences, repas, concerts et temps d'échange tout au long du week-end sont autant d'invitations à la rencontre. Un temps de partage à la chapelle conclut traditionnellement le week-end.
ANALYSE
Le pèlerinage islamo-chrétien des Sept Dormants en Bretagne est un excellent laboratoire pour faire émerger certaines problématiques profondes des relations islamo-chrétiennes en France, dans la quête globale d'un «vivre-en-semble» profondément bouleversée par la vague d'attentats qui a exacerbé la peur de l'autre et, plus précisément, de la religion de l'autre.
Fondé en 1954 par l'islamologue catholique Louis Massignon «pour une paix sereine en Algérie», cet événement unique en son genre rassemblait dès l'origine des catholiques et des immigrés musulmans sous le signe des Sept Dormants d'Éphèse, connus en islam sous le nom des «Gens de la Caverne». Plus de 60 ans plus tard, ce lieu pionnier continue d'attirer dans la lande bretonne des pèlerins engagés dans le dialogue islamo-chré-tien.
Sur le terrain, force est de constater toutefois – malgré les bonnes intentions afichées – la faible fréquentation musulmane. Mais ce phénomène atypique permet de relire l'histoire des relations islamo-chrétiennes en France depuis les années 1950, notamment sous l'angle de l'hospitalité de l'«autre religieux». Comment ces musulmans participent-ils à cet événement insolite et quelle est sa place dans l'«islam de/en France»?
Cet article s'inscrit dans le champ d'étude des sanctuaires fréquentés par des idèles de religions différentes en Europe et en Méditerranée. De nombreux travaux scientifiques démontrent que les monothéismes sont loin d'être des ensembles monolithiques, et que l'on constate souvent des formes de porosité inter-religieuse au niveau des comportements et non pas des dogmes.
Toutefois, ce pèlerinage en Bretagne a ceci de particulier qu'il n'est pas le fruit d'un contexte multiconfessionnel de longue durée, comme cela a pu être le cas de l'Empire ottoman. Il a en effet été «inventé» dans une perspective de dialogue inter-religieux, ce qui concerne donc aussi le champ émergent des Interreligious Studies 3 .
L'engagement islamo-chrétien de Louis Massignon
Sans retracer la biographie complexe de Louis Massignon (1883-19624), retenons qu'il a dédié sa vie de savant et de croyant à la compréhension et à la reconnaissance de l'islam. Professeur au Collège de France jusqu'en 1954, il doit être considéré comme l'un des pères de l'islamologie française en tant que spécialiste de la mystique musulmane. Mais il fut aussi un homme de foi précurseur de ce qui deviendra le «dialogue interreligieux» dans le sillage du concile de Vatican II, dont il fut l'un des consultants officieux.
Ajoutons qu'il fut secrètement ordonné prêtre en 1950, sur dérogation papale, dans le rite catholique melchite. Après avoir évolué sur la question de la colonisation française et donc des décolonisations, il s'est beaucoup engagé pour que cesse la guerre d'Algérie. C'est en ce sens qu'il a cherché à initier, en juillet 1954, le premier pèlerinage islamo-chrétien sous le signe des Sept Dormants d'Éphèse, avant même les hostilités du mois de novembre.
L'année suivante, il récidive en invitant des immigrés musulmans de région parisienne, membres de l'Amicale des Nord-Africains résidant en France (Anarf), association dans laquelle il donnait des cours d'alphabétisation depuis 1929 en banlieue parisienne, notamment à la cité des Mureaux. Apparaît alors son proil d'acteur engagé dans de multiples causes sociales. Ainsi fut-il, par exemple, l'un des fondateurs du Comité chrétien d'entente France-Islam (1947), puis président du Comité pour l'amnistie aux condamnés politiques d'outre-mer (1954) et des Amis de Gandhi (1954), entre autres.
Pourquoi les Sept Dormants? Ayant étudié en profondeur les Sept Dormants dans le monde musulman, Massignon voyait en eux un trait d'union entre christianisme et islam. En résumé, ce cycle narratif relate comment sept jeunes gens de la ville d'Éphèse en Asie Mineure refusèrent d'apostasier au IIIe siècle et furent emmurés vivants dans une caverne, avant de se réveiller plusieurs siècles plus tard. Ce réveil miraculeux vint justiier le dogme de la résurrection des corps et se diffusa dans l'ensemble de la chrétienté puis du monde musulman, où de nom-breuses grottes lui furent associées.
S'appuyant sur la dimension eschatologique de ce récit – présent dans la sourate XVIII du Coran –, Massignon voulut œuvrer pour préparer la «réconciliation abrahamique» en laquelle il croyait pour la fin des temps. C'est en ce sens qu'il faut comprendre la fondation du pèlerinage des Sept Dormants en Bretagne: lancée «pour une paix sereine en Algérie», elle s'inscrit dans une perspective d'eschatologie politique caractéristique de la vision massignonienne du monde.
La mise en œuvre des premiers pèlerinages
Dans les faits, ce pèlerinage islamo-chrétien est en fait «greffé» sur un pardon catholique traditionnel qui a lieu chaque année au hameau des Sept-Saints dans les Côtes d'Armor en Bretagne. Les musulmans sont donc des ouvriers musulmans de l'Anarf. Massignon se révèle comme un entrepreneur de l'interreligieux en inventant une série de rituels de l'hospitalité de l'«autre reli-gieux». Dès 1955, il instaure une récitation de la Fatiha devant la chapelle, puis un méchoui préparé par les musulmans est censé rappeler l'hospitalité fondatrice d'Abraham.
En 1959, la délégation musulmane arbore une bannière avec le premier couplet de l'Ave Maria en arabe pour se joindre à la procession des bannières bretonnes. En 1961, Massignon demande à son ami Amadou Hampâté Bâ de psalmodier publiquement la sourate XVIII, rituel devenu emblématique du pèlerinage islamo-chrétien. Contre toute attente, ce rassemblement atypique, qui va à contre-courant de la société française d'alors, s'enracine et reçoit de nombreux soutiens politiques, ecclésiastiques et médiatiques, malgré des crispations et une hostilité latente.
Remis en question à la disparition de Massignon en 1962, le pèlerinage va ensuite profiter de l'effet du concile et notamment des déclarations Nostra Aetate et Lumen Gentium. Ce lieu est précurseur de la nouvelle attitude de l'Église envers les religions non chrétiennes.
Les musulmans au pèlerinage des Sept Dormants aujourd'hui
Le pèlerinage islamo-chrétien se déroule chaque année le quatrième week-end de juillet et est précédé d'un colloque organisé par l'Association Sources des Sept Dormants (ASSD). Paradoxalement fondée en 1991 par des non-croyants, cette dernière valorise la dimension interculturelle du dialogue en prônant le vivre-ensemble, érigé en «méta-valeur» comme l'a bien montré la sociologue Anne Sophie Lamine.
Le temps fort du rassemblement islamo-chrétien a lieu, après la messe dominicale, dans une clairière proche de la chapelle. Un imam invite ses coreligionnaires à le rejoindre pour réciter la Fatiha, puis la sourate de la Caverne. Entourés par les prêtres, les organisateurs et l'ensemble des pèlerins, les musulmans sont donc à l'épicentre de la chorégraphie rituelle. Mais leur faible représentation – autour d'une vingtaine – interroge l'observateur. La plupart sont des libéraux et proviennent de grandes villes comme Rennes ou Paris.
Versés dans le dialogue, ils participent dans une démarche d'ouverture spirituelle et intellectuelle, conscients qu'il s'agit à la base d'un événement qui demeure catholique. L'enquête révèle que les musulmans des environs boycottent paradoxalement cet événement, car ils ne se considèrent pas pleinement invités. Preuve en est l'organisation du méchoui, présenté comme un temps de commensalité, mais pour lequel la viande n'a pas été certifiée halal pendant plusieurs années.
Cet élément démontre que l'«autre religieux» n'est pas respecté dans son altérité, ce qui remet en question la raison d'être du pèlerinage. L'enquête révèle aussi qu'une partie des villageois se montre relativement hostile à cette participation musulmane, certains craignant de se voir dépossédés voire même envahis. Il y a donc une tension évidente entre une ligne inclusive et une autre exclusive, tout au moins protectionniste, qui perçoit l'islam comme une intrusion. Cette hostilité latente et tacite fait donc le pendant à l'hospitalité prônée haut et fort par les organisateurs comme par Massignon en son temps.
Un autre pan de réflexion concerne la question de la visibilité de l'islam.
Souvent présentée comme problématique dans l'espace public dans la société française en général, elle est au contraire valorisée pendant le pèlerinage, ce qui pose la question de la mise en scène et de la spectacularisation de la participation musulmane. En d'autres termes, il faut que les musulmans soient visibles, notamment pour la presse locale, afin de justifier le rassemblement. Cette attitude était d'ailleurs plus forte dans les années 1950-1960, où les marqueurs vestimentaires étaient ostensiblement mis en avant. Ainsi, l'habit fait le pèlerin.
Des fréquentations spontanées
À l'échelle de la France, plusieurs travaux expliquent qu'une part importante de musulmans se montrent plutôt indifférents à la question du dialogue qu'ils ne perçoivent pas comme facteur d'intégration, tandis que les plus orthodoxes y dénoncent souvent des tentatives de prosélytisme déguisé. Soulignons en outre l'absence remarquable du Conseil régional du culte musulman (CRCM) et de ce qu'il convient d'appeler la représentation officielle de l'islam de France.
Toutefois, le pèlerinage des Sept Dormants attire chaque année des citoyens musulmans venus par simple curiosité, de même que des jeunes, dits de la «troisième génération», qui veulent découvrir un lieu de discussion et d'échange. Ils «assument» nettement mieux leur foi que leurs parents et cherchent à consolider leur double appartenance.
Ce que confirment les observations d'Anne-Sophie Lamine: «[Ils ont] une identité religieuse assez forte et ne souffrant pas d'échec social. [Ils] voient dans les relations interreligieuses une possibilité de mise en œuvre de la pluralité religieuse, d'accorder une place et une pertinence aux religions dans la société, mais aussi de reconnaissance de leur religion et d'amélioration de son image négative». Mentionnons également la fréquentation régulière de couples islamo-chrétiens qui s'estiment intrinsèquement concernés au quotidien par les problématiques de la coexistence interreligieuse.
.Les piliers du vivre ensemble
En 2015, le projet est né d'élever sept piliers balisant un «chemin du vivre-ensemble» vers la chapelle des Sept-Saints. La première stèle de granit marquée du mot «paix» – en français, en arabe et en breton – a donc été solennellement posée à l'entrée du sentier qui mène à la fontaine des Sept-Saints, au cours du pèlerinage.
Citons, ensuite, l'éditorial du bulletin municipal d'octobre qui situe cette initiative dans le contexte plus large de la crise des réfugiés: «Quand des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants fuient leur pays et prennent le chemin de l'exil, pouvons-nous rester indifférents? [...] Au Vieux Marché, dans l'esprit de ce qui se passe aux Sept Saints, nous défendons la solidarité avec tous les peuples de la planète, pour ensemble, construire un monde meilleur. La solidarité, c'est le respect de l'autre, c'est l'acceptation de sa différence, c'est le "vivre ensemble" dans la paix et la fraternité.»
Au lendemain des attentats terroristes du 13 novembre 2015 à Paris, des riverains sont spontanément venus se recueillir sur ce premier pilier. Les gens y ont déposé des bougies et ont prié pour la paix et l'unité. Ce type de rassemblement tend à démontrer l'intégration de ce nouveau symbole. Pourtant, en avril 2016, le mot «salam» a été taggué à la peinture noire tandis que le livre d'intention de prière s'est vu affublé d'un message menaçant de « tout faire sauter ». Ce type de dégradation n'est pas nouveau et confirme que ce pèlerinage inclusif dérange et attise une forme d'islamophobie.
Un pèlerinage expérimental
Pour conclure, depuis plus de 60 ans, ce pèlerinage inattendu continue de se dérouler malgré les dificultés et les vicissitudes du dialogue islamo-chrétien. Ce lieu avant-gardiste constitue finalement un riche observatoire des relations islamo-chrétiennes en France, traversées par les problématiques opposées de l'hospitalité et de l'hostilité interreligieuses. Malgré l'importante asymétrie confessionnelle et la présence limitée de musulmans, cet événement est aussi une pépinière d'initiatives et d'expérimentations qui traduisent une vitalité et une longévité indéniables.
En effet, le phénomène se recompose en miroir de la société française, à l'instar de l'ouverture aux non-croyants dont l'association Sources des Sept Dormants a été l'instigatrice. Cet événement atypique dans le paysage islamo-chrétien est révélateur des problématiques contemporaines posées par le vivre-ensemble sur les plans spirituel et politique au sens large, mais aussi à l'échelle concrète du voisinage.
Dernier exemple en date, un collectif d'habitants du hameau des Sept-Saints a manifesté en octobre 2016 une prise de distance vis-à-vis du projet du chemin de la paix, parce qu'ils n'avaient pas été associés à l'initiative. À la suite de quoi, l'association Sources des Sept Dormants s'est dotée d'une direction composée de riverains qui se disent les premiers concernés au niveau local. Toute la complexité de ce lieu est qu'il s'articule autour de différentes échelles, parfois contradictoires, générant en cela des effets opposés à ceux qui sont souhaités. L'islam demeure «une religion invitée dans un pèlerinage inventé».

